Communication sur le Carmel féminin en Afrique au Madagascar

Pour le 89ème chapitre général OCD 8 mai 2003

Introduction

Cher Père Général, Cher Définitoire, Chers frères et soeurs ici réunis, salutations dans le Seigneur: Shaloom!

Je porte à vous tous les salutations de toutes les soeurs du continent africain qui, avec moi, remercient le Père Camilo Maccise et son définitoire pour l’invitation qu’ils nous ont adressée à venir parler de nous-mêmes pendant les activités du Chapitre. C’est un désir qui était déjà dans le coeur de notre Sainte Mère Thérèse et de ses filles. Elle s’en réjouit au ciel. Nous considérons que c’est un pas positif et important pour la réalisation concrète du charisme thérésien dans le monde d’aujourd’hui. L’Afrique espère que ce soit un début d’un itinéraire fructueux pour notre croissance.

La présence concrète du Carmel féminin en Afrique

Le Carmel féminin est arrivé en Afrique du Nord en 1885, au Madagascar en 1927, en Afrique du Sud en 1931 et en Afrique noire subsaharienne en 1934 (Kabwe, Kasayi). En ces 118 ans, quarante monastères ont été fondés en vingt pays différents. Trente-quatre parmi eux subsistent et six ont été fermés pour des raisons variées. Des trente-quatre monastères existants, vingt ont été fondés en ces trente dernières années. Parmi ceux-ci, quatre ont été inaugurés dans les cinq dernières années et ils n’ont pas encore commencé à accueillir des vocations autochtones.

Sur le continent africain et dans les îles de l’Océan Indien, il y a 426 carmélites dont 63 sont en formation (profession simple et noviciat) et 20 postulantes. L’âge moyen est de 53 ans environ. Exceptés l'Afrique du Sud, le Maroc et l'Ouganda, les vocations semblent exister presque dans tous les pays avec les défis que nous évoquerons plus loin. Il n'existe pas encore non plus de vocations autochtones dans l’île de la Réunion. Sur 34 carmels, 10 n’ont personne en formation actuellement.

Associations

Dans les années 1996-1997, trois associations se sont formées:

  1. Our Lady of Africa qui réunit tous les 13 carmels de la zone anglophone, divisée en trois régions: 6 à l’ouest, en Ouganda, Kenya, Tanzanie et Malawi. Trois en Afrique du Sud qui forme la région méridionale. 4 dans la région orientale: Ghana, Nigéria et Cameroun occidental anglophone.

  2. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus qui coprend 11 carmels de la zone francophone: 2 au rwanda, 3 en Rép. Démocratique du Congo, 1 au Congo Brazzaville, 2 au cameroun, 2 en Côte d’Ivoire et 1 au Burkina Faso.

  3. Notre Dame des Îles qui comprend tous les six carmels du Madagascar et des îles adjacentes: quatre dans la grande île du Madagascar, 1 à l’Île Maurice et 1 à la Réunion.

  4. Situations diverses: Tanger (Maroc) est fédéré avec l’Espagne (Andalousie). Fayoum (Egypte), qui n’est pas fédéré, est lié à la Terre Sainte comme juridiction, et moralement  plus proche au Carmel d’Alep en Syrie. Nkué en Guinée Équatoriale encore en fondation à l’heure qu’il est est encore lié à la Fédération d’Aragon et Valence.

  5. Les constitutions de 1990 sont suivies par un monastère de Sebikotane au Sénégal.

Nos associations sont internationales avec les difficultés des distances, des communications, des différences d’origine et de cultures, de développement et de sous-développement, de situation socio-politique. Malgré cela, les associations ont travaillé aussitôt pour la formation initiale et permanente, pour la connaissance mutuelle et l’aide réciproques. Les monastères sont en train de sortir de l’isolement. Malgré la cotisation demandée et acceptée par les communautés, les associations vivent grâce aux aides qui sont demandées et reçues régulièrement; que ce soit de différents couvents et monastères de notre Ordre, que ce soit des organismes et même des personnes privées. La Maison Généralice est très généreuse envers nos associations et nous lui en savons fort gré.

Activités des associations

Formation

Chaque communauté réussit à peine à avoir des personnes compétentes pour la formation initiale. Certains monastères suivent une partie du programme de formation de l’internoviciat diocésain qui se tient auprès du monastère, d’autres réussissent à obtenir des personnes compétentes provenant de l’extérieur pour renforcer les potentialités internes. On suit de plus en plus des cours par correspondance pour la formation permanente et pour encourager les jeunes à l’étude personnelle. Les maîtres de novices complètent parfois leur formation en suivant des cours organisés par les diocèses pour les congrégations de vie active.

Toutes les communautés sont ouvertes à la formation offerte par l’association. Elles demeurent reconnaissantes pour les efforts consentis ces dernières années, et elles sont ouvertes à d’éventuelles voies ultérieures. Les sessions que les associations organisent touchent soit des thèmes spécifiques du Carmel ou de la vie religieuse, soit des matières générales comme la connaissance de soi, le leadership ou l’accompagnement. L’association anglophone et celle du Madagascar organisent chaque année une session de formation pour un groupe spécifique (formatrices, prieures, jeunes en formation, âge moyen etc.). L’association francophone en a organisé une seule pendant le premier triennat; dans le second, elle a ajouté à la grande session trois autres plus petites à l’échelon régional pour éviter les grands voyages. Pour le triennat en cours, il est prévu une session par an, comprise l’assemblée qui aura lieu la dernière année. Le rêve commun est de pouvoir avoir des cours intensifs pour une formation institutionnelle qui pourraient être organisés au niveau de l’association, en collaboration entre différentes associations, ou au niveau de l’Ordre. Un premier cycle de cours de ce genre a été organisé en 2001 par les carmels de langue anglaise. L’invitation avait été lancée même aux autres mais la barrière linguistique a rendu impossible la participation des carmels de langue française. Même les assemblées sont des occasions de formation. Le fait que, quand il a présidé à notre assemblée, le Père Camilo Maccise ait donné la formation  sur le thème Autorité et Obéissance, qu’il a développé presque dans tous les carmels du monde,  a été particulièrement apprécié. Ç’a été un facteur unificateur. Le grand don du centre de l’Ordre pour notre formation permanente est, en ce moment, le projet de réflexion théologico-spirituelle qui engage chaque communauté selon ses possibilités, et la stimule à découvrir d’autres potentialités encore. Entre les monastères, cela devient un facteur de communion et de communication. Les fruits en sont déjà prévisibles, même si nous ne les palpons pas encore ni ne pouvons les évaluer concrètement. Que le Père Camilo reçoive ici notre chaleureuse gratitude et le centre de l’Ordre notre vœu que l’initiative trouve une opportune continuité .

Au thème de la formation j’adjoins celui du discernement vocationnel. Il est délicat en Afrique, en raison du niveau ordinairement bas de préparation humaine et spirituelle des aspirantes. Celles-ci arrivent parfois des milieux d’évangélisation récente. Et il se pose une question: accepter seulement les personnes qui ont un niveau intellectuel élevé ou aider les aspirantes progressivement en acceptant de prolonger le temps de formation? Bien que les Pères continuent à nous dire de ne pas rabaisser le niveau, les moniales ont de la peine à entrer dans cette optique.

Signification d’une présence et contextes culturels

En tant que présence orante de personnes qui témoignent du primat de la prière, de l’amour de Dieu et des frères, le Carmel,  où qu’il soit, est reconnu, estimé et demandé. Le carmel féminin clôitré est un signe éloquent de communion dans une Afrique lacérée par des guerres internes et externes, où abondent les germes de division; une Afrique qui, bien que tenant cea valeurs comme patrimoine culturel, a encore besoin d’apprendre la solidarité et la fraternité chrétiennes. Le carmel cloîtreé est un signe de stabilité, non pour un retrait égoïste, mais pour être un “lieu” où les religieuses se réfèrent en tout à Dieu et non aux richesses ni au pouvoir, en renonçant même aux satisfactions légitimes que la vie active peut procurer.

Il y a des Églises locales qui demandent la présence contemplative qui n’y existe pas encore, et dont les vocations sont obligées d’émigrer (Mali, Togo, Gabon, République centrafricaine).

Les Carmels situés en milieu musulman ayant une certaine présence chrétienne ne manquent pas de vocations et entretiennent  un dialogue inter-religieux actif.

L’inculturation semble parfois entendue comme concernant seulement la liturgie ou les cérémonies extérieures. Il n'est pas rare qu'on remarque aussi la fascination de tout ce qui provient de l’Occident. Les cheminements communautaires particuliers sont très différenciés en cela, et ce n’est pas facile de traiter ensemble du sujet. Les cultures africaines elles-mêmes ont subi beaucoup de transformations avec la colonisation et les influences occidentales. Ce phénomène crée bien de perplexités et de confusions. Il existe aussi un désir profond d’accueillir les véritables valeurs de la foi chrétienne et du Carmel. Nous pensons que la véritable inculturation se fait déjà de soi, progressivement.

Il est nécessaire que se fasse un chemin de discernement entre l’essentiel et l’accidentel, entre la foi chrétienne et la religion dans l'acception sociologique du terme, pour une meilleure intériorisation spirituelle du charisme spécifique. Le choix de la vie religieuse est un signe d’émancipation, de chemin de liberté pour la femme, mais il peut aussi parfois cacher une recherche inconsciente de promotion humaine.

Toutes les cultures africaines sentent le problème du détachement de la famille et des nouveaux rapports à créer. Il nous semble que la solution soit à chercher dans la croissance du sens d’appartenance à la grande famille de Dieu dans l’Église et au Carmel.

Défis et espoirs dans un chemin encore à ses débuts

Défis internes

Une plus grande conscience de l’identité propre est le défi fondamental qui sous-tend tous les autres. En fonction de cela, une meilleure formation est ressentie par tous comme un besoin prioritaire. Concrètement, il faut gagner le pari de mettre tous les autres soucis au second plan; c’est-à-dire discerner entre l’essentiel et le secondaire au sein même du charisme. Il faut consentir à l’effort de mettre le rythme monastique au premier plan comme valeur prioritaire à laquelle les autres sont subordonnées. Ce noyau central qu’est l’amitié avec Dieu et entre les sœurs est le signe d’un amour universel, pour lequel on devient des personnes libres pour aimer, capables de renoncer à tout ce qui ne porte pas à cette amitié et à cet amour. Cela comporte les défis de la pauvreté (travail, subsistance économique), et  la clôture qui est à redécouvrir comme un moyen de liberté. Le discernement des vocations est aussi à voir comme un défi pour la solidité intérieure de la communauté, nécessaire pour une bonne croissance de la communauté elle-même et sa juste et solide autonomie.

Défis externes

L’évangélisation récente et parfois peu profonde laisse percevoir le poids des traditions non encore purifiées. Sont à mentionner aussi l’insécurité politique, le sous-développement, les distances, les difficultés de communication et l’isolement. Dans certains pays, on assiste aussi à l’aridité du climat pré-désertique.

Au niveau de la formation, on est confronté à un niveau d’enseignement assez bas. À cela s’ajoute la difficulté de trouver des accompagnateurs, des formateurs, et aussi des textes adaptés pour la formation; tout comme des difficultés d’accès aux documents de l’Église et de l’Ordre. Même l’association peine à pallier cette difficulté. Je crains que ce ne soit pour nous trop tôt de substituer les moyens traditionnels de communication par la navigation à l’internet. Nous rencontrons déjà pas mal de problèmes dans ce domaine.

Concernant l’Église locale, nous entretenons habituellement de bons rapports. Les moniales sont en bonnes relations avec leurs évêques, même si elles éprouvent chaque fois l’insuffisance de leur juridiction. Il y a de plus en plus de prise de conscience que si le charisme est pour le bien de l’Église et que le Carmel est au cœur de l’Église, il faut puiser aux sources du charisme lui-même les forces pour en vivre et résoudre les problèmes éventuels qui peuvent surgir. D’où le plus grand rapprochement de la part de tous les monastères à l’Ordre, et parfois, la volonté de changer de juridiction. Il y a un défi qui nous est lancé: ne pas opposer l’Église locale et l’Ordre, mais savoir les tenir ensemble tout en les distinguant.

Défis d’un “cheminer ensemble”

Relations intercommunautaires

Les associations sont le lieu des relations intercommunautaires. Toutes les communautés en sont contentes. Il faut un approfondissement dans la compréhension de ce que signifie être une seule famille. Nous savons fort gré au Centre de l’Ordre pour l’étude sur Les fédérations et la pensée de sainte Thérèse. Il serait intéressant d’en approfondir la réflexion pour voir comment le vivre aujourd’hui en Afrique.

Le fait d’être une association internationale ressent des difficultés des différentes nations, des distances et des communications que nous avons déjà évoquées.

Il y a eu des rencontres entre les associations voisines, à l’occasion des assemblées et pour le lancement de la réflexion théologico-spirituelle.

Mérite d’être particulièrement mentionnée l’expérience de l’Association Notre Dame des Îles qui a réalisé une espèce de jumelage avec la Terre Sainte où sont présentes des sœurs malgaches qui y portent du renfort, et en reçoivent à leur tour de l’aide pour leur formation et leur croissance personnelle. Actuellement, trois sœurs malgaches sont à Haïfa, une à Bethléem, une au Pater. Un départ est en préparation pour Nazareth.

Un projet de possibilités d’une expérience similaire entre l’Afrique et l’Europe francophones est à l’étude; cela en vue d’une croissance humaine, chrétienne et carmélitaine des sujets concernés, pour un choix et un engagement plus authentiques dans leurs propres communautés. L’Afrique ne paraît pas encore capable de se soutenir à l’intérieur d’elle-même. Peut-être que cette expérience ne devrait pas être laissée aux mains des seules communautés concernées comme le prévoit la législation actuelle. L’expérience particulière des sœurs rwandaises a été douloureuse, mais bien significative. Elle est en train de produire des fruits, grâce à l’intervention continuelle du centre de l’Ordre et des fédérations intéressées.

Relations avec les frères carmes et le centre de l’Ordre

Le Carmel féminin est arrivé en Afrique souvent avant les frères, indépendamment et parfois contre l’avis de l’Ordre. Progressivement les fondations ont été faites et se font en collaboration avec les frères carmes, parfois conditionnées par leur présence. Les plus récentes fondations ont toutes demandées d’être placées sous la juridiction de l’Ordre. Le travail fait par les définiteurs généraux (P. Flavio Caloi, P. Charles Serrao, le P. Maximiliano Herraiz) qui ont accompagné les monastères divers et les associations a été fondamental. Il devrait être poursuivi et même accru.

La forte expansion de l’Ordre fait que seulement au Maroc, en Egypte, au Ghana et en Guinée équatoriale, il n’y a pas de carmes proches des moniales et nous espérons que ce vide sera bientôt comblé.

Le progrès dans la collaboration est partout visible, tenant compte que même les frères sont en pleine croissance en présence autochtone avec tous les défis que comporte l’admission des candidats. En cela, nous avons l’impression de ne pas recevoir suffisamment des provinces, mais les situations sont en train de mûrir. À la Délégation du Congo, nous souhaitons ardemment une prise en mains responsable de son identité et de son avenir, afin qu’elle puisse faire fructifier les grandes richesses qu’elle possède.

Le défi principal dans nos relations avec la branche masculine de l’Ordre est, nous semble-t-il, d’un côté, celui de savoir comment accroître en qualité les moments de vie et de collaboration fraternelles pour être ensemble un signe prophétique de l’appel de tous à la communion avec Dieu, et de sa présence dans l’histoire; de l’autre, la manière de nous faire aider dans la formation institutionnelle et dans l’accompagnement spirituel.

Le numéro 103 de vos constitutions est clair: “Notre mission particulière dans l’Église a son champ spécifique dans la direction et la formation spirituelle des moniales de l’Ordre… Que tous les frères aient à cœur cette fraternelle assistance spirituelle aux moniales!”. Pour notre part, c’est le moment que vous nous disiez ce que vous attendez de nous. L’Afrique demande que le Centre de l’Ordre investisse encore des énergies pour elle, afin d’éviter des distorsions dans notre croissance. Je saisis l’occasion pour inviter le P. Général à nous rendre visite fin octobre quand toutes les prieures des Carmels de langue française seront réunies pour une session sur l’accompagnement et le dialogue en communauté.

Je remercie le Père Camilo Maccise qui a mis en première place parmi les défis du prochain sextennat l’amélioration de la formation initiale et permanente des moniales. Nous apprécions beaucoup l’approfondissement de notre charisme que l’Ordre a réalisé et est en train de nous proposer à travers une nouvelle lecture de nos saints parents, malgré notre lenteur dans sa réception.

Thérèse Marguerite, Carmélite Déchaussée (Etoudi-Yaoundé)

Présidente de l'association Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus