Compte-rendu

Gérard Adou Adaye, ocd

 

Du 6 au 11 septembre 2004 s’est tenu à Yaoundé (Nkolbisson) le congrès sur la formation OCD en Afrique francophone et Madagascar sur le thème: «L’intégration de la culture carmélitaine dans le processus de la formation des jeunes carmes en Afrique». Ont prit  part à ce congrès les délégués de toutes les circonscriptions OCD de l’Afrique francophones et de Madagascar. On notait aussi la présence du Secrétaire général pour les missions OCD aux côtés du Définiteur général chargé de l’Afrique, ainsi que celle des provinciaux respectifs de Milan et de Gênes.

I. Ouverture

L’ouverture des travaux du congrès s’est faite le lundi o6 septembre à 9h00’. Le père Hermann, supérieur de la communauté des carmes de Nkolbisson (Yaoundé) a pris la parole pour souhaiter la bienvenue aux participants. Ensuite, le père définiteur général pour l’Afrique et Madagascar, A.M. Zacharie a procédé à la lecture de la lettre du Père Général Luis Aróstegui, adressée aux congressistes pour la circonstance. Enfin, après une brève présentation des délégués de chaque circonscription, le père A.M. Zacharie a brossé une introduction sur le contenu des travaux du congrès.

Pour lui la méthode de travail à ce congrès devait être celle déjà annoncée dans les différentes circulaires reçues dans le cadre de la préparation: partage des expériences vécues en formation, confrontées aux indications de l’Église et de l’Ordre ensemble avec les thèmes exposés au Congrès, pour une meilleure formation des jeunes carmes OCD en Afrique et dans l’Océan Indien. Deux soucis devraient retenir l’attention des participants: la pédagogie à soigner dans la formation et la collaboration dans l’action.

Le bien fondé de la collaboration entre différentes circonscriptions est, en plus du meilleur avantage à tirer du peu de personnel disponible, l’engagement à réaliser plus efficacement des objectifs communs et concertés dans le domaine de la formation; sans oublier d’autres domaines comme la formation des carmes séculiers, la pastorale de la spiritualité, la formation permanente, etc. Il convient de mûrir progressivement la réflexion sur un projet de collaboration qui, non seulement placerait la région sur la voie de l’efficacité des efforts conjugués dans la formation, mais aussi l’acheminerait petit à petit vers la constitution d’une conférence OCD de l’Afrique francophone et Madagascar, et plus tard s’il plaît à Dieu, de l’Afrique sans limitation linguistique et des îles de l’Océan Indien.

À cet effet, un exemple concret de collaboration pour commencer pourrait être celui d’un projet de publications carmélitaines en Afrique. Ce projet vise à mettre à la portée des carmes et des carmélites des instruments pour la formation aussi bien initiale que permanente. Il est donc souhaitable d’en discuter la pertinence. Une fois le principe accepté, l’on pourrait penser à confier l’exécution du projet à une petite commission.

Pour ce qui concerne la formation, la pédagogie au niveau d’un processus de formation devra être basée non seulement sur un modèle à la fois théologique et anthropologique, mais s’arrimer au double critère d’unité et de progressivité. Au modèle théologique doit s’adjoindre un modèle anthropologique: «Quel homme entendons-nous former  aujourd’hui»? La formation est avant tout une initiation continue à la croissance dans les sentiments du Fils à travers un tissu humain concret. Il ne convient point de concevoir une vocation religieuse qui reposerait sur l’entrée dans des structures religieuses et l’obéissance aux obligations qui en découlent sans plus; mais plutôt insister sur une vie religieuse fondamentalement théologale. La méthode théorique doit se placer au service de la réalité. À partir de ces principes, le contenu de la formation carmélitaine pourra devenir une spiritualité humanisante.

Il a été indiqué que la méthode et le contenu des exposés et des discussions pendant le congrès tiendraient en toile de fond cette orientation théologique et anthropologique, et devraient se mouvoir dans la proximité à la réalité.

Concernant la spécificité charismatique du carme dans l’Église et dans le monde, il a été souligné qu’une formation qui se veut carmélitaine devrait avoir le regard fixé sur le charisme, le patrimoine spirituel, et la lumière que projettent nos Saints Parents Thérèse de Jésus et Jean de la Croix sur la formation. Nos saints parents et nos maîtres spirituels ont été des éducateurs du point de vue aussi bien doctrinal que méthodologique. Il faudrait donc qu’ils soient présentés et organiquement intégrés dans le processus de formation comme de véritables formateurs dans l’articulation des différents aspects qui y concourent.

Le congrès devrait viser l’aspect pratique. Il conviendrait que des réflexions débouchent sur des conclusions opératives si l’on veut aboutir à la formation souhaitée d’un type de carme et de communautés carmélitaines avec une identité spécifique claire.

II. Déroulement: conférences

Deux thèmes principaux ont fait l’objet de conférences et de réflexions durant le congrès. Il s’agit d’une part de l’utilité de la formation humaine dans le processus de formation des jeunes carmes et d’autre part de la formation à la vie religieuse dans le contexte africain.

II. 1 Sur la formation humaine

Le père Luc-Marie Perrier, supérieur de la communauté du Sénégal – conférencier – en s’appuyant sur la Ratio Institutionis de l’Ordre, a indiqué qu’une solide base humaine constitue le fondement de la croissance spirituelle. Prendre en compte cette dimension de la personnalité découle de la nécessité et du souci de construire la vie religieuse et carmélitaine sur un roc humain solide. Dans la structure globale de la grille de formation, la formation humaine doit occuper une place de choix, être mis en rapport avec la formation spirituelle générale et la formation religieuse et carmélitaine. L’articulation de ces trois composantes doit respecter le double principe d’unité et de gradualité dans la formation.

Il a alors proposé un schéma modelable selon les cas, en cinq modules de formation humaine durant le temps des vœux simples, à repartir sur cinq ans avant la profession solennelle. Ce sont:

1re année – La personne humaine

2e année – La sexualité

3e année – La culpabilité et le pardon

4e année – La relation humaine

5e année – La guérison intérieure

À ces modules, il convient de mettre en parallèle cinq autres cours de formation spirituelle générale embrassant les éléments essentiels sur lesquels s’articule la vie spirituelle du jeune profès. Il s’agit de:

1re année – Lectio divina et lecture spirituelle

2e année – L’Eucharistie

3e année – Le sacrement de la Réconciliation

4e année – La prière (oraison et liturgie des heures)

5e année – Les vœux

Enfin, en rapport avec la spécificité carmélitaine, il a proposé un cursus de formation qui se veut relié autant que possible à la formation humaine ainsi qu’à la formation spirituelle générale:

1re année – Saint Jean de la Croix

2e année – Bhse Élisabeth de La Trinité

3e année – Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus

4e année – Sainte Thérèse d’Avila

5e année – Édith Stein

En résumé, cela revient à: 

1re année: La personne humaine - Lectio divina et lecture spirituelle - st Jean de la Croix

2e année: La sexualité - L’Eucharistie - Bhse Elisabeth de la Trinité

3e année:La culpabilité et le pardon - Le Sacrement de Réconciliation - ste Thérèse de l’Enfant Jésus

4e année:  La relation humaine- La prière- ste Thérèse d’Avila

5e année: La guérison intérieure-Les vœux- ste Edith Stein

Après cette proposition de modules, le conférencier a exposé le contenu de chaque cours.

Pour ce qui concerne le thème sur la personne humaine, le point de départ est le réalisme anthropologique: la personne humaine composée d’un corps et d’une âme indissociablement unis. Ce qui requiert une spiritualité incarnée, réaliste. L’homme a une vie sensible qui se déploie au-dedans de lui-même; c’est pourquoi il ne faut pas vite tout taxer de spirituel, ni brûler les étapes dans la croissance. La maturité spirituelle émerge à partir du moment où l’on devient capable de se diriger selon son intelligence et sa volonté.

Quant à la sexualité, force est de constater qu’elle est une force constitutive de l’humain, à considérer positivement, à intégrer dans le processus spirituel, à ne jamais négliger. Une bonne formation au niveau de la sexualité aide à l’intégrer dans le cheminement vers la réalisation de la personne humaine et à en maîtriser les impulsions purement sensuelles ou biologiques. La maîtrise des passions ne relève d’ailleurs pas du propos religieux, elle appartient au patrimoine de l’humanité. Une vie sexuelle équilibrée est d’abord une question de connaissance de ce qu’est l’homme avant d’être un exercice ascétique; et elle constitue la plate-forme indispensable à la réalisation du vœu de chasteté.

La culpabilité et le pardon, un thème vaste et très important dans la formation, avons-nous constaté. Le passage du sentiment de culpabilité avec ses composantes psychologiques à la conscience du péché qui porte sur des actes précis en rapport avec la vie spirituelle n’est pas une donnée acquise chez les jeunes. Le sentiment de culpabilité plonge ses racines dans l’expérience parentale et se manifeste notamment par le rejet de soi pouvant conduire à maintes dérives psychologiques. Face à l’expérience chrétienne du pardon, toute blessure devient, dans le Christ, une espérance de communion, une pierre d’attente pour  une expérience d’amour renouvelé.

Concernant la relation humaine, le principe de l’amour est le fondement de la relation. Et pour aimer, il faut deux choses essentielles: être un et être deux; don de soi, accueil et réciprocité; autrement dit se rencontrer tout en demeurant dans la différence, sans fusion ni domination. Il ne peut y avoir de communion d’amour sans l’irréductibilité des personnes. La relation humaine est souvent parsemée d’expériences négatives dues à de nombreuses blessures: d’où indifférence, indépendance ou tendance à la fusion. Des voies de libération en sont notamment un esprit responsable et combatif.

II. 2 Sur la formation religieuse en Afrique

L’autre grand thème abordé au congrès est celui concernant la formation à vie religieuse en Afrique dans le contexte actuel. Le conférencier, le père Sidbe Semporé, Régional des Pères dominicains en Afrique de l’Ouest, a articulé son exposé en deux points: la rencontre de la culture africaine avec la vie religieuse; la vie religieuse et ses valeurs dans le contexte actuel de l’Afrique.

S’agissant du premier point, les textes bibliques (Dt 20, 5-7; Lc 14,15-24; Mt 19, 27-29), permettent d’identifier les aspirations profondes du peuple d’Israël au temps de Jésus. Curieusement, celles-ci coïncident avec celles que l’on rencontre dans la culture africaine: l’aspiration à une vie sécurité ou de sécurité, une vie pleine, et une vie de prospérité qui peuvent être éclairées respectivement par les images de la maison, de la famille et de la fécondité.

La maison est le lieu par excellence où se déroule la vie de relation, d’intimité, de service et d’autorité; où l’africain se sent chez lui. Pour cette raison, en accueillant le jeune, il faudrait faire en sorte qu’il se sente chez lui à travers la coresponsabilité dans la vie communautaire.

La famille est, pour l’africain, un espace vital très important; les liens de sang sont très forts. Le formateur est donc invité à savoir cela. Concrètement il doit connaître la situation familiale du jeune afin de l’aider à trouver, dans son cheminement, un chez soi dans la famille religieuse devenue désormais la sienne.

La fécondité biologique à travers la progéniture ne revêt plus le prestige d’antan dans les mentalités. Par conséquent la fécondité n’est plus une condition nécessaire et contraignante pour l’africain. Généralement il n’y a plus de réprobation généralisée du célibat, peut-être une certaine incompréhension.

En rapport au deuxième point, les formateurs sont invités à réfléchir et à s’interroger sérieusement sur la teneur et l’efficacité évangélique des systèmes de formation aujourd’hui. Autrement dit, la conception que l’on a soi-même et que l’on transmet au jeune au sujet des vœux, de la communion en communauté, de la prière, de la relation au monde, de l’argent et autres biens matériels, de l’Église et de la société aide-t-elle les jeunes en formation à accueillir quotidiennement le  don de Dieu, l’Esprit qui l’appelle à de plus grands sacrifices, au don généreux de sa vie à Celui qui, le premier, lui a donné la sienne sur la croix?

Que le formateur arrive à convaincre le jeune, à travers son témoignage de  vie et son enseignement, qu’en professant les vœux, il s’engage dans une vie de bonheur et de plénitude.

Quant à la vie communautaire, le vivre ensemble n’a de sens et ne devient significatif que dans l’engagement solidaire à ne former qu’un seul cœur et une seule âme en Dieu. La vie consacrée est sommée à relever le défi de la fraternité et de la solidarité pour un témoignage plus évangélique.

Les instituts religieux composés pour la plupart d’africains et d’expatriés, sont invités à réexaminer non seulement leurs rapports mutuels de co-fraternité et de collaboration dans la mission, mais aussi la manière dont chacun mène sa vie de consacré par rapport au témoignage évangélique qui lui est demandé.

III. Clôture

La clôture des travaux du congrès a été formulé en ces termes: vers la fin du congrès la rencontre continue. Cela résume tout. Mais pour préciser davantage, cinq points ont été ébauchés.

La rencontre continue parce qu’il y a eu rencontres et échanges sur des réalités. Désormais personne ne pourra plus rester indifférent à là situation et aux besoins des uns et des autres.

La rencontre continue aussi parce qu’il y a eu effectivement un accord sur les publications carmélitaines visant à mettre à la portée des maisons de formation un contenu consistant et simple de notre spiritualité; un principe   d’organisation de rencontres et de cours pendant les vacances d’été selon le critère de proximité géographique a été acquis, ainsi que la possibilité de réunir les jeunes en préparation à la profession solennelle pour une expérience de vie commune en intense formation carmélitaine pendant deux ou trois mois.

La rencontre continue également car, aux congressistes d’abord est demandé de recevoir de manière synthétique l’acquis du Congrès. Reporter la synthèse sur la base d’un modèle théorique théologique et anthropologique et illustrer tout avec le témoignage et la doctrine de nos saints Thérèse de Jésus et Jean de la Croix face aux jeunes carmes africains par rapport au radicalisme évangélique de la vie religieuse.

La rencontre continuera aussi parce que des échanges se sont dégagés au moins trois principes dynamiques sur le plan de la formation. La formation: il y a une identité carmélitaine qu’on doit transmettre. Et pour la transmettre, il faut des personnes, des moyens et des structures propres. L’éducation nécessite que l’on suive le jeune, qu’on le regarde, qu’on prenne soin de lui car il est un mystère que Dieu nous donne pour faire émerger ce qu’il a mis en lui. L’accompagnement requiert que l’on soit auprès du jeune comme un aîné, que l’on suscite la confiance en lui et qu’on cherche à obtenir la sienne, de manière qu’il évolue en se sentant accueilli et aidé, en sentant la proximité d’un aîné proche de lui et faisant route avec lui. Tout cela dans un esprit d’unité dans la communauté éducative et dans un environnement qui manifeste le côté positif de la vie consacrée.

La rencontre est appelée à se poursuivre aussi parce que ce que nous avons reçu ici nous pousse à nous interroger sur la manière dont nous aiderons les jeunes à intégrer le patrimoine spirituel carmélitain dans leur synthèse vitale pour que la formation soit au service d’une sagesse de vie.