Cet accident tragique de nos frères Théophile et Patrick et de notre sœur Espérance a fait couler beaucoup de larmes. De près ou de loin, l’émotion était ressentie d’une manière vive. Personne ne s’est contenu. Les cœurs se sont déchirés. Cependant, il faut dire que cet accident a aussi suscité pas mal de questionnements et d’interrogations : que s’est-il vraiment passé ? Est-ce que la fameuse vache que transportait le véhicule aurait-elle été à la base de l’accident ? Est-ce qu’il y aurai-t-il eu une panne technique et/ou mécanique au point que le conducteur a perdu contrôle de la direction du véhicule? Ce qui vrai c’est que toutes ces interrogations et questionnements resterons à jamais sans réponse. Beaucoup sont celles et ceux qui auraient bien voulu que le rescapé s’exprime pour fixer l’opinion sur cet événement étonnant. Nous nous sommes approchés du frère rescapé. Malgré les émotions qui sont encore très fraîches dans sa mémoire, le frère Etienne a voulu, lui, aussi dire au monde ce qui s’était passé ce dimanche-là. Il dit ce qu’il a vu de ses yeux et ce qu’il a ressenti dans sa chair et dans son cœur. Ce texte qui suit est rédigé de sa propre main… Depuis notre couvent « Edith Stein », situé dans le quartier Muhumba, nous avons embarqué à trois pour le marché de Mudaka. L’objectif principal était l’achat d’une vache. Pour cause : La rentrée académique s’approchait (1er Octobre) et la communauté devrait s’agrandir avec l’arrivée de nouveaux frères étudiants en philosophie. Il fallait que les frères qui viendront se sentent accueillis. Le Père économe étant en vacances dans le Nord Kivu, loin de Bukavu, le Père Théophile a accepté volontiers de rendre ce service des achats. Il avait besoin de la compagnie : le Frère Patrick et moi (frère Etienne) nous nous sommes pointés sans hésiter. Après un petit parcours, la sœur Angélique, carmélite missionnaire thérésienne appelle le Père Théophile et lui demande un service d’acheter pour elle quelques denrées alimentaires de premières nécessités. Le Père Théophile a préféré se rendre au couvent des sœurs pour en discuter et voir la faisabilité de la commission. Quand nous sommes arrivés chez les Carmélites Missionnaires Thérésiennes, le Père Théophile a parlé avec la sœur Angélique et le Père a jugé bon de m’appeler pour avoir mon avis, moi qui suis habitué à aller faire les achats à Mudaka, si avec l’espace qu’occupera la vache, on aura un peu de place pour les marchandises des sœurs. Comme l’affaire était presque conclue, je ne pouvais pas donner un avis contraire car j’estimais, pour ma part, qu’il y aurait un peu d’espace pour leurs denrées. Il fallait maintenant régler les comptes pour les achats. La sœur me remettra une somme d’argent avec 3 sacs vides comme emballage. C’est en ce moment précis que la sœur supérieure interviendra et nous fera une proposition: « Au lieu de commissionner les frères et le Père, le mieux, à mon humble avis, serait de leur adjoindre une sœur qui pourra aider efficacement dans les achats ». C’est comme cela que la sœur Espérance fut désignée. Par vœu d’obéissance, elle a obtempéré à la proposition et a laissé sur-le-champ ses occupations pour accompagner le Père et les frères au marché de Mudaka. On était maintenant à quatre à bord de la jeep. Arrivés au marché de Mudaka, c’est Patrick et moi qui faisions toutes les commissions : la discussion pour rabaisser les prix exorbitants et les autres démarches. La sœur espérance et le Père Théophile étaient chargés de payer les factures. Après avoir fini les achats, nous sommes rentrés. La vache, elle, était très bien liée et n’était pas nerveuse du tout. De ce côté-là, je puis affirmer qu’il n’y avait aucun problème. Comme le frère Patrick et la sœur Espérance avaient peur de la vache, ils ont choisi de se mettre aux sièges avant avec le Père Théophile. Moi, je suis resté derrière en train de garder la vache qui ne me quittait pas de yeux. C’était là mon office tout au long du chemin de retour. Arrivés à Mujara, le Père s’est adressé à moi : « Etienne, est-ce que ça va là derrière? » Je lui ai répondu : « Ne vous en faites pas, mon Père, nous pouvons aller, tout va bien par ici ». Après un moment, j’ai entendu la voix de Patrick, « Mon Père, faites attention !, mon Père faites, attention ! ». En un clin d’œil, nous étions déjà dans le Lac. Le Père a aussi crié de toutes ses forces: « Patrick sauve-toi ! Patrick, sauve-toi ! ». Quand j’ai entendu ces cris d’alarme, sachant que le Père sait nager, j’ai déverrouillé la portière arrière et je suis monté au dessus du véhicule. L’eau m’arrivait déjà au niveau de la poitrine et le véhicule continuait à s’enfoncer. J’ai commencé la nage. En arrivant au milieu de la distance qui séparait le véhicule et de la rive, mes habits mouillés, pesaient lourdement déjà sur moi. Je sentais déjà la loi de la pesanteur agir sur moi et me tirait vers le bas mes pieds ont même touché du sable. Par reflexe, j’ai pédalé avec les pieds pour être un peu plus léger afin de remonter jusqu’à la surface. C’est comme cela que je me suis débattu pour atteindre la rive. Une fois arrivé à la rive, j’ai voulu quitter mes habits mouillés pour être un peu plus léger afin de plonger à nouveau dans l’eau et sauver, autant que mes forces me permettaient, mes compagnons. C’est en ce moment précis que les passants qui étaient aux alentours et qui suivaient, impuissants, toutes ces scènes se sont précipités sur moi pour m’empêcher de me jeter à l’eau à nouveau sinon ce serait ma mort certaine. C’est par après que je me suis rendu compte que c’était vrai car, dix minutes après, j’ai perdu connaissance, cela veut dire qu’il y avait possibilité que je perde connaissance sous l’eau. C’est serait encore plus catastrophique que je ne le pensais. Pendant que les passants m’empêchaient de replonger, j’avais encore ma lucidité. J’ai retiré de ma poche mon téléphone mais il ne servait à rien car il était déjà rempli d’eau. J’ai lancé un appel au secours à celles et ceux qui étaient présent de m’aider à sauver même une personne au lieu de me retenir seulement, mais hélas, il n’y avait personne autour de moi qui savait nager. Je leur ai alors demandé d’informer ma communauté. Dieu merci, j’avais par cœur le numéro téléphonique du Père Dieudonné. Ce qui m’a le plus étonné, c’est que les contingents de la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation du Congo dont le camp est à quelques mètres de l’endroit de l’accident regardaient en spectateurs tout ce qui se passait sans réagir. C’est seulement après qu’ils vont se décider de venir à l’aide avec un canot motorisé mais sans équipements appropriés pour plonger sous l’eau du Lac Kivu. Leur présence n’a fait que grossir la longue liste des observateurs. En tout cas, s’ils s’étaient dévoués corps et âmes aux premières minutes du noyade du véhicule, je suis convaincu que tous mes trois compagnons seraient encore en vie aujourd’hui et le drame serait moins lourd que ce que nous avons connu. C’est quand je faisais toutes ces réflexions et que je ne m’en revenais pas et que je ne croyais pas mes yeux, ajouter à cela l’émotion vive, j’ai perdu connaissance sans m’en rendre compte. Mon récit s’arrête-là. La suite je n’en sais rien. Quand j’ai ouvert les yeux, je me suis retrouvé à l’hôpital général de Bukavu en réanimation. Ces lignes, je suis en train de l’écrire plus avec les larmes qu’avec de l’encre. Je suis en train de l’écrire pour les cœurs et non pour les yeux. Jusque maintenant, je refuse de croire que le Père Théophile, le Supérieur de ma communauté ; la sœur Espérance, ma consœur et le frère Patrick, mon compagnon et aîné au carmel ont quitté ce monde… Ma courte prière pour terminer: Père Théophile, Frère Patrick et Sœur Espérance, mes compagnons, intercédez pour moi auprès de notre Dieu, lui qui nous a séparé afin qu’il fasse de moi ce qu’il voudra par l’intercession de la Bienheureuse Marie du Mont Carmel. |