Pertinence et proposition d’une grille de cours pendant la formation initiale

Luc-Marie Perrier, ocd

Carmel – Sénégal

Introduction

Le postulat et le noviciat sont des étapes privilégiées et décisives dans la formation des jeunes. Elles jettent les bases d’un engagement résolu, plein de feu et de ferveur à la suite du Christ, qui aura ses répercussions, ses ondes de choc, tout au long de la vie religieuse. Cet engagement se fait dans un climat de découverte enthousiasmant: Celui du charisme de l’institut. Chacun d’entre nous se souvient de son postulat noviciat, comme d’une période un peu exceptionnelle. Fonder la vie religieuse dans toute sa radicalité évangélique: C’est comme cela qu’on pourrait définir la mission éducatrice du postulat noviciat.

Toutefois, l’expérience montre que ces deux étapes préparatoires masquent souvent des problèmes de fond, des difficultés personnelles dans la vie du jeune en formation, ou du moins n’en permettent pas pleinement l’apparition, à cause de leur caractère exceptionnel et nouveau. L’illusion sur soi n’est pas rare durant les premiers mois tout feu tout flamme de la formation à la vie religieuse.

Ainsi, les premières années de vœux simples pourront être des années de réveil, parfois brutal, où le jeune reprend conscience de son humanité, avec tout le poids de ses ambiguïtés, de ses pesanteurs, de ses eaux troubles, qu’il croyait définitivement évacuées ou du moins dépassées. Les atterrissages peuvent être rudes.

Comme le disait mon père maître, lorsque j’étais encore au noviciat, alors que nous étions pleins de zèle et prêts à mourir pour le Christ: «Il faut penser que la vie dure longtemps, que dans la vie religieuse il faut tenir». À l’époque, cette remarque m’a frappé et m’a semblé pleine de sagesse. De sa part, ce n’était pas une volonté de freiner nos ardeurs, mais une insistance pour que notre vie spirituelle s’intègre dans un réalisme humain, dans une prise en compte de ce que nous étions: Des hommes de chair et de sang avec leurs limites, qui cheminaient sur une longue route (cf. RI 19).

C’est là me semble-t-il une priorité et un souci permanent de la formation, après les années quelque peu idylliques du postulat noviciat: Aider nos jeunes à se connaître, pour qu’ils soient en mesure de se diriger, de se gouverner, sur le chemin chaotique et semé d’embûches de la sequela Cristi. La formation doit être pour chacun de nos jeunes un temps d’approfondissement de la vie consacrée, mais à partir de ce qu’ils sont, du point de départ de leur humanité, telle qu’elle est.

Si le postulat noviciat est un temps de mise à feu dans l’engagement religieux, celui des vœux simples est un temps d’intégration, par lequel le candidat apprend à s’assumer, à suivre le Christ sur la base d’une connaissance de soi, afin que son engagement religieux soit pleinement humain, c’est-à-dire incarné.

«La formation est une réalité intégrale qui coordonne harmonieusement le plan de la nature et celui de la grâce. L'éducateur œuvre donc de manière que l'appelé puisse comprendre et unifier les différents plans de sa vie: humain, chrétien, religieux et carmélitain-thérésien»[1].


 

Première conférence: Utilité et gradualité d’une grille de cours

I. Légitimité d’une formation intellectuelle

L’objet de cette conférence n’est pas d’expliciter comment on peut aider cette maturation du candidat dans le cadre d’un accompagnement spirituel pertinent, d’un contexte communautaire porteur, de choix apostoliques ou professionnels adaptés.

Il s’agit ici de proposer une grille de cours, capables de former l’intelligence du jeune, en vue d’une mise en place concrète de son être au monde, de sa vocation carmélitaine. Ne négligeons pas l’importance de ces enseignements fondamentaux.

Ce peut être une tentation de verser dans une forme d’anti-intellectualisme, de considérer que seul l’engagement pratico-pratique dans les besoins matériels d’un couvent constitue une base solide de formation. Ce serait ignorer la Ratio institutionis de notre Ordre qui dit aux numéros 235 et 236:

«Un objectif essentiel du studentat est la formation intellectuelle de tous les profès… Les études sont au service de la vie religieuse pour la soutenir et aider le profès à vivre plus profondément la consécration à Dieu et sa dimension de service ecclésial».

Il faut souligner ici que les études entreprises dans le cadre de la formation sont ordonnées à une vie religieuse mieux vécue. Ces cours que nous proposons sont par conséquent essentiels pour que le jeune soit en mesure de poser des actes proportionnés à ses besoins, à ses difficultés propres, en vue d’un équilibre humain.

L’animal se dirige uniquement par l’impulsion de ses passions, tandis que l’homme se dirige aussi par le discernement de son intelligence. Priver nos jeunes frères de cette formation de leur intelligence, c’est leur enlever toute chance de progrès, toute possibilité d’humanisation de leur histoire, et finalement toute possibilité de sanctification.

II. Choix d’une formation humaine et spirituelle graduelle et unifiée

1 – La formation humaine

La formation humaine est le fondement de toute la formation que nous donnons. La formation spirituelle générale et carmélitaine vient par-dessus, comme une statue sur son socle. Citons encore la ratio au numéro 39:

«Une solide base humaine constitue le fondement de la croissance spirituelle. Prendre en compte cette dimension de la personnalité découle de la nécessité de construire l'édifice sur un roc solide».

On pourra mêler ces enseignements humains et carmélitains dans le temps car leur ordre de priorité n’est pas chronologique mais anthropologique. Mais quoi qu’il en soit, il semble difficile aujourd’hui d’envisager un cursus de formation intellectuelle sans intégrer la connaissance humaine de soi.

Nous proposons cinq cours de formation humaine durant le temps des vœux simples, à distribuer sur les cinq ans:

1re année – La personne humaine

2e année – La sexualité

3e année – La culpabilité et le pardon

4e année – La relation humaine

5e année – La guérison intérieure

L’ordre de ces cours est volontaire. Les cours sur la personne humaine et la sexualité sont des cours qui se déploient durant le temps des deux premières années de philosophie. Ils abordent l’homme dans son objectivité, dans sa structure, son fonctionnement. Ce sont des cours d’anthropologie.

Cette approche anthropologique préalable est importante avant de s’élancer dans la dimension subjective de la personne, c’est-à-dire dans sa dimension psychologique. Nos jeunes ont des psychologies différentes les unes des autres. Ils le savent et la tentation pour eux sera peut-être de s’enfermer dans le cercle étroit de leur histoire et de leur moi, en oubliant que tout homme a une nature bien définie, avec ses lois, ses modes de fonctionnement, quelles que soient les psychologies, sous toutes les latitudes et à toutes les époques: La nature humaine.

Un cours sur la personne humaine a pour ambition de mettre à plat cette connaissance objective de l’homme en tant que tel. Il faudra la compléter par un cours sur la sexualité, comme le recommande la ratio:

«II faut également une éducation sexuelle qui aide à connaître les notions fondamentales sur la sexualité masculine et féminine avec leurs connotations physiques, psychologiques et spirituelles, et à les intégrer comme des valeurs positives dans l'ensemble de la personnalité». (RI 40)

L’approche psychologique des trois années de théologie part de la question de la culpabilité et du pardon. Question fondamentale pour des jeunes qui dans une problématique d’union à Dieu exigeante, sont confrontés à la notion de péché, de faute. Ils ne savent pas toujours comment se positionner dans ce domaine, parfois se noient dedans…

Il est important de les aider à trouver une voie médiane entre un laxisme moral destiné à soulager une conscience accablée et un moralisme étroit destiné à exorciser la peur d’être un pécheur. À travers le cours sur la culpabilité et le pardon nous essayons de correspondre aux exigences de la ration qui stipule au numéro 41:

«La maturité psychique se manifeste, avant tout, dans une sereine acceptation de soi, avec la certitude que Dieu nous aime tels que nous sommes. Cette conscience de sa valeur donne à la personne de se réjouir du don de l'existence, malgré toutes ses limites et en dépit des circonstances contraires ou des changements extérieurs».

En deuxième année, par le cours sur la relation, on entre dans ce vaste monde de la vie affective. Cela fait déjà trois ans que le jeune profès est entré dans l’Ordre, trois ans qu’il a quitté le noviciat. L’usure du temps, les tentations d’acédie, la monotonie de la vie régulière commencent à produire leur effet de lassitude. Le jeune peut être tenté de regarder en arrière, de chercher des compensations affectives dans ses relations, à l’extérieur comme à l’intérieur de la communauté. A ce moment-là, il a peut-être besoin d’apprendre à se situer dans sa vie relationnelle, d’apprendre ce qu’est une relation humaine, de quoi elle est faite, et comment la diriger d’une façon juste et équilibrée.

Là aussi, nous sommes dans la droite ligne des requêtes de la ratio qui dit:

«La rencontre avec soi-même au plan individuel et la maturation affective rendent possible la maturité sociale qui se révèle dans des relations ouvertes et respectueuses de la dignité du prochain, et dans la capacité de vivre en groupe dans une attitude de dialogue fraternel et de généreuse donation réciproque». (RI 43)

Enfin, en troisième année, le jeune profès peut approfondir la question de la vie relationnelle en abordant celle de la guérison intérieure. Éventuellement, grâce à ce cours, il pourra trouver des harmoniques, être renvoyé à lui-même et essayer de comprendre quelque chose de sa propre histoire. Assumer son passé, tel qu’il est, dans le regard du Christ sauveur, n’est-ce pas là le chemin pour tout chrétien, pour tout homme qui s’engage à la suite de Jésus? Ce sont nos histoires que le Seigneur vient visiter, notre personne dans toute sa profondeur. Cinq ans de cours d’anthropologie et de psychologie ne sont pas de trop pour ouvrir la voie de cette magnifique aventure.

Ces cinq années qui partent de la considération de l’homme dans sa réalité ontologique, de l’homme en sa structure fondamentale, aboutissent à la considération de l’homme dans sa vocation psychique: Devenir fils du Père au terme d’une guérison intérieure. L’ordre des cours de formation humaine est déterminé par ce choix qui nous est dicté par la congrégation pour les instituts de vie consacrée, dans le document Repartir du Christ: Un engagement renouvelé de la vie consacrée au troisième millénaire.

«Du fait que la finalité de la vie consacrée consiste à être configuré au Seigneur Jésus, il est nécessaire de mettre en acte un itinéraire qui permet de s'approprier progressivement les sentiments du Christ envers son Père. Cela permettra d'intégrer des connaissances théologiques, humanistes et techniques à la vie spirituelle et apostolique de l'Institut et conservera toujours la caractéristique d'être une école de sainteté»[2].

Avant de conclure ce point, nous faisons remarquer que les numéros précédemment cités de la Ratio, sont tous empruntés au même paragraphe. Précisément celui qui concerne la question de la maturation humaine du candidat, des numéros 39 à 44.

2 – La formation spirituelle générale

La formation spirituelle générale propose de traiter des éléments essentiels autour desquels s’articule la vie spirituelle du profès simple.

1re année – La Lectio divina et la lecture spirituelle

2e année –  L’Eucharistie

3e année –  Le sacrement de la Réconciliation

4e année –  La prière (oraison et liturgie des heures)

5e année –  Les vœux

Ici, nous ne développons pas le contenu de ces cours, évident pour tous.

3 – La formation spirituelle carmélitaine

Nous proposons également un cursus de formation carmélitaine. Cette formation a pour optique de présenter nos saints à travers leur doctrine et leur vie. On peut ajouter à cette approche de petites études autour d’un thème carmélitain à travers l’enseignement des saints.

Certes, ces figures ont déjà été abordées au noviciat. Mais dans le temps des études, il est important de les reprendre d’une façon plus systématique, plus approfondie, plus doctrinale. Nos jeunes frères auront une synthèse théologique à faire sur la fin de leurs études. Il est important qu’ils la fassent dans l’aura de nos saints, en ayant pris le temps de les étudier avec toute la rigueur universitaire nécessaire.

1re année – Saint Jean de la Croix

2e année – Bienheureuse Élisabeth de la Trinité

3e année – Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus

4e année – Sainte Thérèse d’Ávila

5e année – Édith Stein

Cette formation carmélitaine se veut reliée à la formation humaine, autant que possible, ainsi qu’à la formation spirituelle générale.

a – Première année

Pour la première année, il est en effet heureux de développer, parallèlement à l’étude de la personne humaine, la figure de saint Jean de la Croix. Il a son anthropologie, toute une approche de l’homme autour de la problématique des puissances de l’âme (intelligence, volonté, mémoire), du rapport des sens et de l’esprit, sans omettre celle des passions.

À côté de ce vis-à-vis, on place l’enseignement de la lectio divina et de la lecture spirituelle qui sont ordonnées à la construction de l’homme en tant que tel, à son passage de l’image à la ressemblance, grâce à la pédagogie divine de la Révélation.

De plus, les écrits de saint Jean de la Croix ont l’Écriture Sainte pour base. Le père du Carmel était très attaché à la lectio divina et il est bon d’associer l’étude de cet exercice à celui de sa personnalité.

b – Deuxième année

Pour la deuxième année, le rapport d’Élisabeth de la Trinité avec un cours sur la sexualité est moins évident. Toutefois, la Sainte développe toute une théologie de l’inhabitation par l’amour. Sa spiritualité est trinitaire, centrée sur ce mystère. Cela n’est pas sans analogie avec l’expérience d’altérité à laquelle l’homme est appelé, au cœur de sa sexualité: L’unité dans la différence.

Élisabeth se définissait en tant que carmélite comme sponsa Cristi, jusqu’à l’identification à son Seigneur. Un cours sur la sexualité s’adresse aussi bien à des gens mariés qu’à des consacrés, car la sexualité touche à toute la dimension sponsale de l’homme, qu’elle soit génitale ou pas.

Avec ce binôme, nous associons le cours sur l’Eucharistie car nous retrouvons des parentés de thèmes étonnantes: union, Communion de personnes (Église), inhabitation, identification, fidélité, etc.

c – Troisième année

Pour la troisième année, la mise en parallèle de Thérèse de Lisieux avec le cours sur la culpabilité et le pardon s’imposait. Au carmel, Thérèse est celle qui entre de plain-pied dans la problématique du péché, de notre rapport au péché. Thérèse nous apprend à guérir du sentiment de culpabilité, à nous libérer de ses dérives, qu’elles soient légalistes, perfectionnistes, ou scrupuleuses. En même temps elle nous responsabilise dans l’éveil de la conscience de culpabilité. Thérèse est l’apôtre du pardon, de la miséricorde. En accompagnant un cours de formation humaine sur ce thème, elle nous assure une année de découvertes spirituelles très fécondes.

Dans cette droite ligne, nous trouvons évidemment le sacrement de réconciliation. Nos jeunes frères ont tellement besoin d’apprendre à bien vivre ce sacrement. Il est, avec l’Eucharistie, la clé de tout progrès spirituel, de toute croissance harmonieuse sur la route de la vie chrétienne, et a fortiori consacrée.

d – Quatrième année

Pour la quatrième année, avec le cours sur la relation, nous trouvons le chantre carmélitain de l’affectivité: Thérèse d’Ávila. Est-il besoin ici de rappeler toute la pertinence des chapitres de la sainte sur les amitiés particulières. Faut-il souligner l’insistance de notre fondatrice sur le rôle de l’amitié dans l’essor de la vie spirituelle. Thérèse d’Ávila était une personne éminemment relationnelle. Elle a beaucoup souffert dans ce domaine. Le Seigneur l’a grandement purifiée et enseignée, afin qu’elle apprenne à aimer bien, à aimer juste. Un cours sur la relation apprend à bien se situer dans les rapports interpersonnels en plaçant le Christ au centre et au sommet de tout amour humain. Nous sommes dans l’univers spirituel de Thérèse d’Ávila.

Traiter de l’oraison, de la liturgie des heures, l’année où l’on traite de Thérèse d’Ávila s’impose. Il y a là comme une sorte de lapalissade. Pour que nos jeunes frères trouvent leur équilibre affectif, l’épanouissement de leur identité d’homme, c’est-à-dire d’être de relation, il est urgent de leur montrer le chemin de l’oraison. L’oraison est l’axe de toute notre affectivité de consacrés. Nous le savons: Quitter l’oraison, c’est quitter le Christ, quitter l’amour de notre vie, c’est s’exposer à toutes les tentations, tous les troubles affectifs.

e – Cinquième année

La cinquième année, Édith Stein est mise en rapport avec la guérison intérieure. L’enseignement de la sainte sur le rôle de la Croix et de la souffrance dans la vie spirituelle peut-être intéressant pour éclairer un discours centré sur la question des blessures. En effet, le mystère chrétien n’est pas une évacuation de la souffrance, mais un chemin d’intégration de celle-ci, en lui donnant du sens, en l’ouvrant sur l’espérance du Christ vainqueur de la mort et du péché. La guérison des blessures s’inaugure à partir du moment où l’on devient capable de les illuminer du mystère la Croix, de voir en quoi elles sont porteuses de vie et mènent à la vie. Un cours sur la guérison intérieure a besoin d’une figure comme Édith Stein pour rester chrétien.

En regard, nous trouvons, au point de vue de la formation spirituelle générale, le cours sur les vœux. En tant que chemin de recouvrement de la vie filiale, il s’agence assez bien, lui aussi avec la guérison intérieure. En effet, celle-ci n’est rien d’autre que retrouver la trace et le visage du Père, d’épouser à nouveau les sentiments du fils.

Ainsi, à propos de cette grille de cours que nous venons d’exposer, nous pouvons proposer le tableau synthétique suivant:

 

Form. humaine

Form. Carmélitaine

Form. générale

1re année

Personne humaine

St Jean de la Croix

Lectio et lect. Spir.

2e année

Sexualité

Bhse Élisabeth de la T.

Eucharistie

3e année

Culpabilité et pardon

Ste Thérèse de Lisieux

Réconciliation

4e année

Relation

Ste Thérèse d’Ávila

Prière

5e année

Guérison intérieure

Ste Édith Stein

Voeux


 

Conclusion

Au terme de cette présentation, on peut être tenté de croire que tout ceci est un doux rêve, que faisant partie d’une province pauvre, on n’a pas les moyens de donner tout ceci à nos jeunes. Écoutons cet appel que la congrégation pour les instituts de vie consacrée nous lance :

«Il faudra faire particulièrement attention à ce que la formation culturelle aille de pair avec son temps, dans un dialogue répondant à la soif de sens de l'homme d'aujourd'hui. C'est pourquoi on demande une plus grande préparation dans le domaine philosophique, théologique, psycho-pédagogique et une plus profonde orientation vers la vie spirituelle, des modèles plus adaptés, dans le respect des cultures dans lesquelles naissent les nouvelles vocations, ainsi que des itinéraires bien définis pour la formation permanente. Et l'on souhaite surtout que les meilleures énergies soient destinées à la formation, même si cela comporte des sacrifices importants. L'emploi d'un personnel qualifié, avec une préparation adaptée, constitue un engagement prioritaire.

Nous devons être profondément généreux pour consacrer notre temps et nos meilleures énergies à la formation. En effet, les personnes consacrées sont parmi les biens les plus précieux de l'Église. Sans elles tous les projets apostoliques et de formation restent lettre morte et désirs inaccomplis. Sans oublier qu'à une époque pressée comme la nôtre, il y a plus que jamais besoin de temps, de persévérance et d'attente patiente pour parvenir aux objectifs de formation. Dans un contexte où prévalent la rapidité et la superficialité, nous avons besoin de sérénité et de profondeur, car, dans la réalité, la personne humaine se construit très lentement»[3].

Si nous sommes pauvres, n’est-ce pas là un appel à conjuguer nos forces, à rassembler nos jeunes frères africains profès simples en un seul lieu, afin que nous puissions ensemble, depuis nos provinces respectives, leur apporter le meilleur de ce que nous sommes en mesure de leur donner?

Cette grille de cours n’est qu’une invitation, elle est modulable, modifiable à souhait, pourvu qu’on en conserve les trois options fondamentales:

  Une formation humaine à la base de la formation spirituelle

  Un principe de gradualité

  Un principe d’unité, de correspondance entre les cours proposés sur une année

Dans les conférences qui suivent, nous allons détailler un à un le contenu de ces cours en essayant de mettre en relief en quoi ils peuvent aider les profès simples à mieux se connaître, à mieux vivre, à mieux se situer dans leur vie sociale, leur vie communautaire, leur vie spirituelle, au point de vue de la formation humaine. Il ne s’agit pas de reprendre le contenu exhaustif des cours, ce serait trop fastidieux, mais d’épingler quelques notions abordées, afin d’en montrer la pertinence dans un cadre de formation.


 

Deuxième conférence: La personne humaine

I- La personne humaine corps et âme

Il n’est pas inutile de rappeler à des jeunes qui viennent d’entrer dans une démarche et une dynamique résolument spirituelle, que l’homme est un esprit incarné, un composé substantiel de corps et d’âme. Donner au corps sa valeur et toute sa valeur permet d’entrer dans une vie spirituelle juste, c’est-à-dire humaine. La ratio insiste sur cet aspect:

«Pour atteindre un sain développement physiologique, nous avons besoin de la connaissance positive du corps, de sa valeur et de sa signification. Cela comporte la formation à une hygiène de vie corporelle, élémentaire: propreté, sport, détente, alimentation, comme le support indispensable pour l’exercice de facultés supérieures et le service de Royaume» (RI 40).

Ce n’est pas le seul avantage. Démontrer rationnellement le rôle indispensable du corps dans la construction de l’homme ne favorise pas seulement une hygiène de vie, un équilibre de vie. Cela permet aussi au jeune d’entrer dans des perspectives réalistes, de l’affranchir de toute conception idéaliste de l’existence.

En effet, si le corps est inséparable de l’âme, comme son prolongement, on ne peut plus envisager sa vie spirituelle sans lui, prétendre à une vie spirituelle qui ne soit immédiatement traductible en actes du corps, c’est-à-dire en actes concrets. Lorsqu’on enseigne que l’âme est l’acte du corps, qu’il n’est pas de corps sans âme ni d’âme sans corps, on aide le jeune à entrer dans une perspective résolument incarnée.

Je me souviens de l’étonnement de ces jeunes africains, lorsque l’année dernière je leur enseignais que l’âme humaine n’avait pas de raison d’être et ne pouvait se concevoir sans un corps qu’elle anime et qui lui donne sens.

Nous sommes tellement habitués à diviser et séparer ces deux mondes de la matière et de l’esprit. L’anthropologie chrétienne est aux antipodes d’une philosophie dualiste. Elle voit l’homme comme un être absolument un, dont l’esprit se traduit dans le corps et la matière, et bien davantage, s’y épanouit, s’y réalise (cf. Gaudium et spes, 14).

N’y a-t-il pas dans cet enseignement les fondements d’un engagement concret pour tous nos jeunes qui cherchent la vie dans l’esprit?

On est souvent frappé en Afrique, par cette propension à discuter, s’asseoir sur une chaise, pour deviser et refaire le monde. Il est parfois difficile de convaincre nos jeunes frères africains que l’avenir de l’esprit est au cœur de l’œuvre, c’est-à-dire dans l’action, dans un esprit d’entreprise, que passer son temps à discuter est perte de temps.

Monseigneur Benjamin Ndiaye, évêque sénégalais de Kaolack me confiait qu’il lui arrive souvent d’exhorter ses prêtres contre la tentation du palabre, afin qu’ils s’engagent dans une évangélisation concrète, faite de labeur apostolique: préparation sérieuse des homélies, temps de prière, ardeur à la tâche ministérielle.

II La diversité des êtres vivants

En classant les différents types d’êtres vivants dans la nature, le végétal, l’animal et l’homme, ce chapitre permet deux choses.

La première: Montrer le caractère original et sacré de la personne humaine.

La personne humaine n’est pas un animal superévolué, un singe exceptionnel.

L’homme est doté d’une intelligence et d’une volonté, d’une spiritualité qui lui fait faire un saut qualitatif dans la hiérarchie des êtres.

Nos jeunes sont souvent troublés face aux théories scientifiques qui font de l’homme un simple produit de l’évolution, une réalité physico-physiologique. Il est important, par une saine anthropologie, de pouvoir leur montrer que l’homme est à l’horizon de deux mondes: le matériel et le spirituel, que le monde spirituel auquel il appartient de par son intelligence et sa volonté fait de lui un être supérieur, en tant que tel, par sa seule humanité.

Il y a plus. Pour chaque type de vivant correspond un type d’âme. Le végétal à la vie végétative, l’animal la vie animale et l’humain à la vie humaine. En n’exerçant pas encore la capacité d’intellection et de volition au début de la vie, ou bien en les perdant à la fin de la vie, l’homme ne devient pas pour autant un animal ou un végétal.

Tout le fondement du respect de la personne humaine est là. Dans un contexte de guerres fratricides, de haines ethniques, n’est-il pas urgent de faire du respect de la personne humaine une nécessité de raison, et pas seulement de foi? Si je respecte mon frère, ce n’est pas seulement parce que Dieu me le demande, mais aussi parce que j’ai, de par ma réflexion, une certaine conception de l’homme.

La deuxième: Comprendre que la métamorphose est chose impossible. Si ce qui caractérise un corps est l’âme qui l’anime, on ne peut concevoir un corps d’animal animé d’une âme humaine. Là aussi, l’anthropologie peut jouer un rôle important dans la maturation religieuse de nos jeunes frères, parfois enclins à suivre en parallèle du personnalisme chrétien des croyances qui lui sont opposées, et dénuées de fondement rationnel.

III Les sens: parties inférieures de l’âme

Généralement la vie sensible est abordée dans sa dimension externe: les cinq sens. Pourtant, elle ne se réduit pas à cela. Elle comporte aussi toute une dimension interne: sens commun, cogitative, imagination, mémoire. Comprendre que notre vie sensible se déploie aussi au-dedans de nous est primordial. Sinon, on taxe vite de spirituel certaines choses qui ne le sont pas.

Je me souviens d’un événement l’année dernière très intéressant. J’étais en train de circuler sous un préau du petit séminaire lorsque je croise un jeune prénovice avec son petit neveu de 4 ans. Lorsque ce dernier m’a vu, il s’est mis à hurler et il a détalé à toutes jambes. Vision d’effroi devant le blanc, au visage fantomatique. Commentaire du prénovice qui avait reçu le cours sur la personne humaine: «Père, ne vous vexez pas, c’est sa cogitative!»

De fait, nous avons un sens interne appelé la cogitative qui déclenche en nous des impressions agréables ou désagréables. Ces impressions sont un fait de nature que nous ne commandons pas. La réaction de ce petit enfant était la même que celle d’une chèvre devant un serpent à sonnette qui émet des odeurs de chien mouillé: Danger, se protéger en fuyant! C’est la cogitative qui nous met dans des sensations d’antipathie, de sympathie, au cœur de nos relations humaines. C’est elle qui est la base de notre expérience de vie et au fondement de la structure de la personnalité!

N’est-il pas important qu’un jeune soit en mesure de se dire que certaines choses qu’il ressent sont des réactions purement sensibles qui n’ont aucune valeur rationnelle, spirituelle? Trop souvent, les relations humaines sont commandées par la cogitative, par les impressions agréables ou désagréables que l’on ressent, sans que la réflexion, l’intelligence, n’ait son mot à dire. Inviter nos jeunes à prendre conscience de cela est essentiel pour les amener à une liberté spirituelle qui leur permette de juger et d’apprécier les événements, les personnes, non à partir des sens, mais de la raison.

On voit tout de suite ici le pont qui peut être lancé avec notre père Jean de la Croix qui apprend aux âmes à se conduire par l’intelligence éclairée par la foi, et non par la vie sensible, les impulsions de la cogitative.

L’imagination est une autre faculté sensible. Elle est une capacité de représentation intérieure des informations de la sensibilité externe. Cette représentation peut coller de près à ce qui a été perçu, mais elle peut aussi s’en éloigner notablement par des recompositions extravagantes, alimentées et commandées par un talent de créativité, ou bien par la peur.

Combien de fois ne voyons nous pas nos jeunes s’engager dans toutes sortes de phantasmes, de constructions intérieures purement imaginaires, nées de leur mémoire blessée qui projette les événements traumatisants d’hier dans l’aujourd’hui? Dans la relation blanc-noir, c’est un phénomène que l’on rencontre fréquemment. Les blessures du passé, l’héritage d’une culture où le noir a été dominé et méprisé par le blanc, font que les spectres de l’esclavage alimentent vite la sphère de l’imaginaire de part et d’autre, sous forme de complexe d’infériorité ou de supériorité. Des paroles et des gestes sont interprétés, la communication peut être rendue difficile, dans les deux sens.

En pareil cas, connaître la machine humaine est fondamental. Chacun de nous, jeunes en formation et formateurs, devons apprendre à nous défier énormément du sens de l’imagination, à sentir que bon nombre de nos idées, de nos conceptions ne sont en fait que des notices purement sensibles. Une des priorités de la formation est d’apprendre à nos jeunes à objectiver, à être capable d’apprécier une parole et un événement pour ce qu’ils veulent dire stricto sensu, sans ajouter ces projections de l’imaginaire. Une difficile ascèse dans laquelle un cours sur la personne humaine peut engager.

IV Les passions

La partie du cours sur les passions est sans doute la plus intéressante au point de vue de la formation. On aborde dans ce traité les passions du concupiscible: l’amour, la haine, le désir, la fuite, le plaisir, la tristesse, ainsi que les passions de l’irascible: espoir, désespoir, audace, crainte, colère. Nous n’avons pas la possibilité de rentrer dans les détails car ce serait trop long et trop fastidieux. Mais nous pouvons souligner quelques aspects intéressants, à titre indicatif.

La distinction entre les appétits concupiscibles et irascibles apporte un éclairage essentiel sur l’existence. En effet, la vie n’est pas faite que de biens faciles à obtenir, de maux faciles à éviter (concupiscible). Elle se déploie aussi dans la combativité, dans la recherche des biens ardus, la résolution des maux difficiles à repousser (irascible).

Dans l’orbite de la culture occidentale hédoniste et jouisseuse qui pousse de plus en plus ses racines en Afrique, dans un contexte de résignation et de fatalisme dû au sous-développement, nos jeunes ont besoin d’apprendre que leur équilibre repose en partie sur une aptitude au combat, sur une capacité à lutter, d’endosser la souffrance avec énergie, ténacité, pour construire leur histoire et tracer leur route. Tout autant, ils ont aussi besoin d’apprendre à ordonner les passions du concupiscible, leur amour et leur haine, leur recherche de plaisir, leur désir et leur fuite, pour pouvoir aller de l’avant.

L’étude de la passion de l’amour, extrêmement riche, qu’il est impossible de résumer ici, enseigne notamment que les êtres s’aiment en s’attirant à partir de leur similitude: Qui se ressemble s’assemble. Dans notre monde marqué par le péché, malheureusement, cette loi ne joue pas toujours dans le sens de l’attraction du bien. Nous sommes étonnés parfois de voir combien nos jeunes peuvent être capables de s’entraîner mutuellement dans des spirales descendantes, en s’influençant négativement, tout cela à cause de leur amitié, des liens qui les unissent. Aimer c’est s’unir à l’autre dans le bien, non dans le mal, comme Hérode et Pilate. La question des fréquentations, du choix des amitiés est une question centrale dans la formation.

Dans l’étude de la passion de la haine, il est un point particulièrement précieux, qui concerne la haine de la vérité. Nous n’aimons pas la vérité parce qu’on voudrait que les choses ne soient pas ce qu’elles sont, parce qu’elles gênent souvent nos désirs, ou bien parce qu’elles nous remettent en question. Dénoncer la propension au mensonge dans la formation est vital. Nos jeunes doivent aimer la vérité, être attachés à la vérité plus qu’à eux-mêmes. On doit leur apprendre à acquérir l’audace de la vérité. Parmi eux, certains excellent dans l’art d’utiliser l’intelligence pour se tirer d’affaire et contourner le réel. Prendre un jeune la main dans le sac, en flagrant délit de dissimulation est rare et difficile.

L’année dernière un Centrafricain me disait: «Père, même si vous dites vrai, lorsque vous dénoncez les agissements d’un jeune, son camarade, au nom de la solidarité africaine lui donnera raison». Le cours sur la personne humaine est une belle occasion pour mettre ce problème de l’amour de la vérité à plat, et en montrer toute l’importance.

Dans la passion du désir, la distinction des désirs naturels et rationnels est lumineuse. Lorsque l’on n’a plus faim, on peut continuer de manger sous l’impulsion insatiable des désirs nés de la connaissance: Je reprends de ce gâteau pour la troisième fois, car je sais qu’il va m’apporter un plaisir gustatif, alors même que mon désir naturel d’en manger est éteint. La maturité humaine consiste à devenir capable de maîtriser les besoins illimités des désirs rationnels. La question pour l’homme sera de savoir engager la dimension infinie de ses désirs rationnels dans un objet de désir proportionné, lui-même infini: Dieu. Apprendre à dominer, canaliser et orienter les désirs est un enjeu primordial de la formation. Encore faut-il que l’on soit capable de les distinguer, de percevoir la légitimité des uns et le caractère illicite des autres.

Dans la morale chrétienne, telle qu’elle est vécue, le plaisir en tant que tel est souvent suspect, occasion de culpabilités, surtout dans le cadre d’une pédagogie de l’effort. Nos jeunes doivent avoir une vision positive du plaisir qui est essentiel au bon développement de la personnalité. Nul ne peut se construire sans le plaisir qui résulte de l’obtention d’un bien désiré. On ne doit pas avoir peur de faire plaisir à nos jeunes, à condition que ces plaisirs s’inscrivent dans un monde où le spirituel garde la primauté. Deux écueils sont à éviter dans la formation: le plaisir pour le plaisir et l’effort pour l’effort.

Le plaisir pour le plaisir dans un délaissement, un désintérêt larvé des réalités de la vie spirituelle. Lorsque nous disons vie spirituelle nous entendons: une intelligence en travail pour l’acquisition d’une culture, une volonté inclinant avec détermination vers une vie d’authentique charité, un esprit en quête d’union à Dieu. Les plaisirs de la vie ont leur légitimité s’ils s’enracinent dans une joie spirituelle, dans la possession des biens spirituels, si les parties supérieures de l’âme sont en travail. Ce point n’est-il pas déterminant si nous voulons aider nos jeunes à comprendre que manger, faire la sieste, jouer au football ou au basket, discuter, écouter de la musique, ne saurait suffire à remplir une existence?

L’effort pour l’effort, dans un soupçon vis-à-vis de toute forme de détente que l’on considère implicitement comme gênante et tolérée. En offrant à nos jeunes tout un cadre sérieux de formation spirituelle nous devons soigner tout particulièrement leur cadre de vie afin qu’il leur procure du plaisir.

L’espoir est une passion qu’il ne faut pas confondre avec l’espérance. L’espérance, surtout l’espérance théologale, est une attente confiante en l’autre qui a les moyens de nous aider, tandis que l’espoir est une assurance de la personne en ses propres capacités vis-à-vis des obstacles à surmonter pour s’emparer d’un bien, ou bien pour éloigner un mal. L’étude de cette passion m’est apparue très précieuse pour des jeunes africains qui ont souvent tendance à envisager leur avenir en fonction de l’aide extérieure qu’on leur apportera. Jean-Paul Ngoupandé, un philosophe centrafricain explique que l’attentisme est un mal pervers qui neutralise l’âme des Africains. Ceux-ci doivent se prendre en main dit-il, et s’engager avec espoir, dans un esprit d’entreprise au développement de leur pays.

Les développements sur la crainte sont tous très intéressants et très riches. Retenons le passage qui enseigne que le travail est une peine, que la fatigue du travail, conséquence du péché originel, fait de lui un objet de crainte. On dit souvent à nos jeunes qui ne travaillent pas qu’ils sont paresseux. Ce n’est pas tout à fait cela. Ils sont plutôt des peureux, qui n’ont pas la force intérieure, la force spirituelle d’assumer la peine du travail. Cela peut motiver un jeune lorsqu’on lui explique que ses paresses sont en fait une peur. Surtout en Afrique où la peur est considérée à juste titre comme dégradante et indigne de l’homme.

Il faudrait souligner aussi le passage qui concerne les causes et les conséquences de la crainte. Celle-ci s’origine dans un certain rapport au père et à toute forme d’autorité, que l’on vit de façon castratrice, c’est-à-dire sans rapport avec notre bonheur, sans la dimension d’amour et de confiance. Afin de se protéger du père dont l’autorité fait peur, nos jeunes s’enferment souvent dans une morale d’obligation, porte ouverte à tous les mensonges et les murmures, car il faut bien vivre. De ce point de vue, nos jeunes ne sont pas libres. La tentation pour nous formateurs, est de construire des modèles d’enfants sages, d’appeler des religieux parfaits. Ne nous étonnons pas alors si l’on découvre des vies doubles, des sentiments d’hostilité jamais exprimés, après des années de vie commune. Avant de les accuser de duplicité, essayons de voir si leur histoire affective est suffisamment trempée dans l’expérience d’une tendresse paternelle. L’éducation en Afrique est parfois dure et sévère. Parmi les jeunes que nous connaissons, il est flagrant de constater que les plus audacieux dans l’aveu ont presque à tous les coups des parents tendres et affectueux. Expliquer ces mécanismes de la personne humaine peut favoriser des prises de conscience et déclencher des ouvertures de cœur.

Il faudrait dire un mot de la colère qui s’enracine dans une haute estime de soi. Les jeunes que nous rencontrons sont parfois extrêmement susceptibles. On ne peut leur faire pratiquement aucune observation sans que leur sang ne se mette à bouillir, sans qu’ils nous foudroient du regard, sans que leur visage se ferme avec dureté, parfois pour quelques jours. Ils auraient facilement tendance à tout vivre et tout recevoir sous l’angle d’un mépris, d’un dédain, d’une vexation à leur endroit. Certes, les formateurs que nous sommes n’ont pas toujours l’art et la manière. Toutefois, si les remarques sont vécues ainsi, c’est fréquemment en raison d’une grande suffisance. L’étude de la passion de la colère m’a permis l’année dernière de faire faire des retours sur soi à des séminaristes, de leur mettre un miroir devant l’âme. L’un d’entre eux a pu reconnaître que ses vexations avec son père-maître étaient un manque d’humilité.

V L’intelligence et la volonté: parties supérieures de l’âme

1 – L’intelligence

a- La nature contemplative de l’intelligence spéculative

Lorsqu’on aborde la question de l’intelligence, on découvre toute la nature contemplative de la personne humaine. En effet, connaître, c’est recevoir le réel en ce qu’il est, pour ce qu’il est, dans une attitude fondamentale d’accueil et d’écoute. La connaissance ne saurait être abordée comme une construction a priori et subjective de ce qu’est le monde. Tout au contraire, la connaissance est par définition une puissance passive qui permet au sujet connaissant d’être imprimé de l’objet connu, au point d’en épouser l’être, dans un infini respect.

Connaître, c’est devenir l’objet connu en étant identifié à ce qu’il est. Cela est déjà vrai au niveau de la connaissance sensible par laquelle l’acte de voir est identique à l’acte de l’objet coloré dans la lumière. Cela est éminemment vrai au niveau de la connaissance intellectuelle. Par son intelligence, l’homme atteint l’intimité des choses, leur être profond. Il peut voir activement (intellect agent) ce qu’elles sont, ce qui les définit, c’est-à-dire leur essence. Cet acte de connaissance est un devenir l’objet connu, dans son intelligibilité. Il permet à la personne humaine de se revêtir passivement (intellect passif) de ce que sont les choses, du mystère même de leur existence.

Poser les fondements anthropologiques de la nature contemplative de la personne humaine est essentiel dans la formation, a fortiori pour des jeunes qui se lancent dans la vie contemplative la plus sublime qui est de connaître Dieu avec son intelligence, de connaître l’essence divine en la regardant face à face deux heures par jour, jusqu’à s’identifier à elle: «Ils lui deviendront semblables parce qu’ils le verront tel qu’il est».

L’intelligence est une faculté spirituelle que l’on aborde trop souvent dans une perspective pratique et utile. Pour des jeunes carmes, il est impératif d’en souligner la dimension spéculative, la finalité absolument gratuite. Le carme est dans sa définition même quelqu’un qui regarde, qui écoute, qui se plaît à connaître le réel, à connaître Dieu pour ce qu’il est, pour le seul plaisir de le connaître, Lui. Nos jeunes font beaucoup de choses, sont énormément engagés dans le faire, notamment dans leur vie apostolique. Pourtant, le centre de leur vie n’est pas là. Il est dans leur vie d’oraison, dans cette activité sublime de leur intelligence qui veut voir Dieu, épouser son essence. Un carme qui ne serait pas près à brûler du temps utile pour la seule joie de voir Dieu ne serait pas un carme. Il renoncerait à ce qu’il a de plus précieux, de plus sublime en lui, à son intelligence spéculative, à la nature contemplative de son humanité.

b- La nature opérante de l’intelligence pratique

La dimension spéculative de l’intelligence n’est pas la seule. Il faut aussi souligner la dimension pratique. En effet, l’intelligence permet d’ordonner les actes de la personne en vue de l’obtention d’un bien convoité, et d’un agir parfait.

C’est grâce à l’intelligence pratique que l’homme peut se lancer dans toutes sortes de réalisations et les mener à bien. Il est parfois à la mode dans nos couvents de formation d’opposer les intellectuels aux manuels et les jeunes frères ne se privent pas de le faire entre eux. L’opposition est non seulement malsaine, mais bien davantage dénuée de fondement. Chacun sait que les plus grands talents dans le domaine de la vie pratique, quels qu’ils soient, artisans, artistes, ouvriers, etc, sont nécessairement des personnes intelligentes, mais d’une intelligence pratique.

La Ratio prévoit une formation pour l’apprentissage de techniques. Cette dernière ne se réduit pas à la promotion de l’intelligence spéculative:

«Pendant le temps des vœux temporaires, le frère vit dans une maison de formation. En plus de la formation doctrinale, on l’orientera vers une formation technico-professionnelle selon ses capacités et ses dons personnels» (RI, 239).

Le cours sur la personne humaine montre bien que l’homme complet est spéculatif et pratique. Est-il normal qu’un frère qui est un grand mystique, ou bien un spécialiste de la Somme de saint Thomas ne sache pas changer une ampoule électrique? Est-ce bon pour son humilité ? Est-ce bon pour son épanouissement? A contrario, est-il normal qu’un frère passe son temps à l’atelier et ne prenne jamais le temps d’étudier? Est-ce bon pour sa croissance spirituelle?

Une intelligence pratique ne fonctionne pas seulement dans l’œuvre à faire. Elle s’exerce aussi dans le domaine de l’agir, dans l’art d’ordonner ses actes en vue du bien à accomplir. Il est important de montrer aux jeunes que la bonté d’un acte ne procède pas d’un jaillissement de spontanéité, d’une intention de bonne volonté. Pour que la vie morale soit bonne, cela nécessite une intelligence pratique, une aptitude à la réflexion, la vertu cardinale de prudence. Pour être bon, il faut savoir discerner quels sont les chemins qui conduisent à la bonté.

2 – La volonté

a- Le bien et le mal

Ce chapitre développe toute une réflexion sur la nature du bien et du mal. Ce n’est pas inutile de préciser ces notions, tellement ces mots sont galvaudés et utilisés à tort et à travers. Pour la personne humaine, est bien ce qui la parfait, c’est-à-dire ce qui lui permet d’exercer pleinement ses opérations vitales, de les perfectionner, tant au niveau du sens qu’au niveau de l’esprit. Est bon, ce qui me permet de mieux vivre dans ce monde, de manger, de croître, et de me reproduire, pour durer dans l’existence, de sentir pour connaître l’environnement en toutes ses richesses et ses beautés, de comprendre avec mon intelligence l’essence et l’existence des choses, d’accéder à la culture, et enfin, d’aimer et être aimé. Toutefois, l’homme ne se limite pas à l’horizon naturel. Du fait qu’il soit créé à l’image de Dieu, il y a quelque chose en lui qui le proportionne à la vie divine, qui l’appelle à entrer dans une dimension surnaturelle. L’homme, pour être pleinement homme, c’est-à-dire parfait dans la ligne de son être, doit vivre une relation intime d’amour et d’amitié avec son Créateur. S’il n’y parvient pas, il n’atteint pas sa plénitude, la finalité de ses opérations de connaissance et d’amour. Autrement dit, Dieu est le vrai bien de l’homme, son bien ultime.

Ce fondement anthropologique de la relation à Dieu vrai bien de l’homme est déterminant pour signifier aux jeunes religieux que leur Sequela Christi n’est pas une option subjective à caractère relatif, un fait de pure affectivité, ou bien une réalité purement d’ordre spirituel. Suivre le Christ est le bien universel de l’homme, c’est une nécessité d’ordre anthropologique. Savoir cela peut aider nos jeunes, lorsque qu’ils sont séduits par toutes sortes de biens éphémères qui les éloignent de l’Évangile à demeurer fidèles. À ce niveau précis, le cours sur la personne humaine peut favoriser un sursaut, une sorte de protestation des profondeurs face aux illusions du monde et aux tentations de l’ennemi.

A contrario, le mal apparaît comme une privation du bien. Il réside dans tout ce qui m’empêche de devenir pleinement homme. Ultimement, dans ce tout ce qui peut me séparer ou m’éloigner de Dieu.

b- La volonté une puissance de commandement absolument libre

La volonté est une puissance de commandement. C’est elle qui, sous la lumière de l’intelligence, permet de poser des actes bons, des actes ordonnés au bien objectif de la personne. La volonté est une faculté spirituelle qui permet à l’homme de ne pas se limiter aux impulsions de ses passions. Il est essentiel d’expliquer cela dans la formation.

Par exemple, si je suis un amateur de basket et que mon médecin me prescrit de cesser de pratiquer ce sport à cause de mes problèmes de colonne vertébrale, il faudra que j’aie en moi la capacité de renoncer au basket, pour le bien que cela représente et que mon intelligence discerne très bien. La maturité spirituelle émerge lorsque quelqu’un devient capable de se diriger non pas seulement en fonction de ses passions, mais surtout en fonction et à partir des parties supérieures de son âme: Intelligence et volonté.

Fortifier la volonté et lui donner toute sa liberté est le défi majeur de la formation. Ce que l’on appelle la pédagogie de l’effort ou de l’engagement n’est d’autre que cela. Il ne s’agit pas d’opposer volonté et passion, sinon, on risque de faire de la volonté une gêneuse, une réalité en l’homme qui l’empêche d’être heureux et finalement de faire ce qui lui plaît. En effet, il arrive souvent et Dieu merci, que les passions soient bonnes et soient un précieux moteur pour l’élan vital. Ce peut être très recommandé pour la santé de faire du basket quand on se passionne pour ce sport.

Il s’agira donc d’expliquer que les actes doivent prendre naissance du centre de la volonté, inclinant vers le bien sous la lumière de l’intelligence, qu’il s’agit de savoir utiliser les passions pour réaliser les choix de la volonté et unifier tout l’agir, tant spirituel que sensible. Si je suis interdit de basket, je vais chercher un sport qui me plaît, que je vais pouvoir pratiquer avec passion, et qui tout en même temps permettra à ma colonne vertébrale de ne plus souffrir: le vélo par exemple. Je ne suis pas forcément obligé de faire de la gymnastique au sol si j’en ai sensiblement horreur.

Nous devons apprendre à nos jeunes l’art de se gouverner.

Le deuxième point intéressant des développements sur la volonté tient au caractère libre de la personne humaine. Nul ne peut déterminer une volonté de l’intérieur. C’est la personne qui s’autodétermine elle-même, qui est la cause de ses choix. De ne plus faire de basket dépend du frère, de sa volonté. Son père-maître pourra le solliciter, l’exhorter, mais en dernier ressort, c’est le frère qui posera l’acte qu’il veut. Cela est important à souligner pour aider nos jeunes à prendre conscience de leur responsabilité dans leur formation. De fait, la Ratio dit fort justement:

«Au frère en formation revient la responsabilité première de dire oui à la vocation et d’accepter ce qui en découle» (RI 76)

Troisième conférence: La sexualité

Lorsque j’ai donné l’année dernière le programme de formation humaine au petit séminaire des carmes de La Yolé à Bouar au Centrafrique, j’ai interrogé les étudiants pour leur demander quel cours ils avaient préféré et quel était celui qui leur paraissait prioritaire. Tous m’ont répondu unanimement: le cours sur la sexualité.

De fait, ce cours permet d’ouvrir des portes sur un monde souvent interdit et souvent clos. Le sentiment de culpabilité qui pèse dans le domaine de la sexualité peut être un frein dans la croissance humaine de nos jeunes frères. Un cours comme celui-ci, qui se veut résolument ouvert, dans une liberté de langage, sans tabou et sans moralisme, tout en étant pudique et respectueux, est, me semble-t-il, un rendez-vous à ne pas manquer dans le cursus de la formation.

Nous allons essayer de le montrer en parcourant les deux premières parties de ce cours: La sexualité à travers l’histoire, une théologie de la sexualité. Nous n’aurons pas le temps de développer les enjeux de la troisième partie concernant les déviances de la sexualité, mais nous les voyons d’emblée. Nos frères ont besoin d’être enseignés, d’avoir les idées claires dans ce domaine, éventuellement de pouvoir se reconnaître dans tel ou tel problème, afin d’avoir des réponses et un tremplin pour ouvrir leur cœur.

I – La sexualité dans l’histoire

1 – La sexualité en dehors de la Révélation

a – La culture grecque

L’Église, dans le sillage de la Révélation vétérotestamentaire n’est pas la seule instance morale à proposer une éthique sexuelle. La pensée grecque offre toute une réflexion dans ce domaine. Il n’est pas inopportun de l’étudier en contexte africain, compte tenu de l’influence occidentale sur ce continent et de la nécessaire ouverture culturelle de nos frères. De toute évidence, il serait intéressant de réaliser un travail sur la sexualité dans la tradition africaine pour compléter ce cours. Le travail est à réaliser.

On entend dire souvent que la morale chrétienne aurait chassé une autre morale en prenant sa place. Le christianisme aurait associé la sexualité au mal, au péché, à la mort. En réalité, une étude approfondie de la culture gréco-latine montre que les anciens voyaient la sexualité comme une force, une puissance impérieuse à maîtriser. Selon eux, une sexualité accomplie est une sexualité que l’on est parvenu à dompter. Ils énoncent les moyens pour cela de façon très concrète à travers le catalogue des aphrodisia. Les aphrodisia correspondent à ce que l’on appelle en langage chrétien l’ascèse, mais en matière de sexualité: sommeil tempéré, régime alimentaire, maîtrise de l’imaginaire, examen de conscience.

Il est important d’expliquer cela à nos frères, afin qu’ils n’aient pas le sentiment, par ce cours sur la sexualité, d’être pris au piège de la culture chrétienne, a fortiori s’ils sont africains et légitimement soucieux de la sauvegarde de leur culture. La maîtrise de la sexualité que prône la morale judéo-chrétienne est une valeur qui appartient au patrimoine de l’humanité. Elle n’est pas un fait religieux, un fait d’Église.

b – Le paganisme

Depuis toujours la sexualité est porteuse de sacralité. Elle est perçue comme telle en tant que lieu de transmission de la vie. Dans la génération, l’homme atteint une sublimité, car il créé à partir de presque rien. Nombre de cultures voient dans la sexualité un affleurement du divin, une expérience divine. D’ailleurs, les rites et mythes véhiculés par les religions païennes expliquent l’apparition de la vie par la fécondité d’une déesse mère. L’origine de l’homme s’explique par les amours des dieux et des déesses. L’homme est né de la sexualité des dieux et sa propre sexualité prend sa source en la leur.

Souligner ce caractère sacré de la sexualité est une piste intéressante, même si cela appelle des précisions chrétiennes, car nos jeunes ont besoin d’aller au-delà de l’aspect purement pulsionnel et sensible. Ils ont besoin de percevoir cette dimension transcendante de leur sexualité, sa noblesse, sa dignité, son lien avec la dimension spirituelle de la personne humaine.

2 – La sexualité dans la ligne de la Révélation

En régime chrétien, la sacralité de la sexualité ne se pose pas de la même manière que dans le paganisme. Elle ne procède pas de l’activité sexuelle des dieux, car le Dieu de la Révélation est non seulement unique, mais bien davantage asexué, pur esprit. La genèse nous dit que Dieu a créé l’homme à son image, c’est-à-dire comme un être de relation, appelé à la rencontre de l’autre dans sa différence. Cette rencontre de l’autre dans sa différence est éminemment signifiée dans le couple, dans sa complémentarité sexuelle. Et c’est en cela que la sexualité est sacrée. Non pas en elle-même, mais comme lieu d’expression de l’image divine, c’est-à-dire de l’amour trinitaire.

Cette précision est fondamentale pour démythiser le sexe, pour montrer à nos frères que le génital n’est pas un absolu, quelque chose de sacré en soi. Ce qui est divin, c’est la charité. Certes, on peut l’exprimer à travers l’acte sexuel, et c’est la vocation du mariage, mais on peut aussi l’épanouir en dehors, sans expression charnelle, c’est-à-dire au cœur de toute relation humaine. Nombre de nos frères africains ont le sentiment de ne pas être des hommes parce qu’ils n’expriment pas leur vie génitale. Leur environnement se charge bien de le leur signifier. C’est primordial pour eux de comprendre que la perfection de l’humanité peut être atteinte sans passer par le génital, et tout autant, que le génital n’assure pas forcément la pleine possession de son identité d’homme. Ce qui met l’homme debout, c’est l’authenticité de sa vie de charité, avec ou sans le sexe. Cette vision des choses peut être très libérante pour des jeunes consacrés.

Autre point intéressant de la Révélation: le caractère foncièrement bon de la sexualité créée par Dieu. Il est important de le souligner. Ce qui est mauvais dans la sexualité, ce n’est pas le sexe en soi, mais l’usage que l’on en fait. La pudibonderie, le moralisme, le poids du sentiment de culpabilité ont vite fait de jeter l’opprobre sur tout ce qui touche au sexe, de près ou de loin. Nos frères ont besoin de sortir de ces conceptions manichéennes du monde, de toute tendance à diaboliser les réalités de ce monde parce qu’on en use mal, parce qu’on les souille de notre propre péché. Un frère qui a peur du sexe et le condamne facilement gagnera à remettre en question sa sexualité plutôt que le sexe. Et ceci pour bien d’autres choses encore. Le péché est dans le cœur de l’homme, non dans la création. On ne le redira jamais assez.

3 – La sexualité dans la tradition

a – Les pères de l’Église

Lorsqu’on étudie la morale sexuelle des pères de l’Église, se pose la question de l’inculturation. En effet, les pères n’ont pas abordé la culture grecque de façon négative, en la rejetant d’emblée, pour l’opposer à la Révélation. Fidèles à leur doctrine du logos spermaticos, ils ont pris soin de retenir ce qui était bon et digne de l’Évangile, en le développant, en le valorisant: sacralité de la sexualité, sublimité de la virginité. En même temps, ils ont su extirper avec courage ce qui était indigne: avortement, adultère, homosexualité. Pour nos frères africains cette étude est précieuse car elle est un bon indicateur de ce que doit être une inculturation et quelles en sont les exigences. C’est à l’école de la méthodologie des pères de l’Église que nos frères africains doivent faire le même travail qu’eux vis-à-vis de leurs traditions en matière de sexualité.

b – Le Moyen Âge

C’est au moyen âge que la théologie morale sexuelle de l’Église atteint sa maturité, notamment avec saint Thomas, autour des questions qui concernent la vertu de tempérance. Toute vertu relève de la virtuosité, de l’art de se gouverner pour donner le meilleur de soi. La tempérance est l’art de bien orienter son affectivité, de maîtriser le sens du toucher tant en matière de plaisir buccal que de plaisir génital, ces deux zones particulièrement érogènes du corps humain. La tempérance n’a pas pour but de supprimer les plaisirs, mais de les humaniser, d’en bien user. Malheureusement, nous n’avons pas le temps d’entrer ici dans l’analyse thomasienne. Retenons simplement la recommandation du docteur angélique: Que la tempérance dans le domaine de la sexualité ne consiste pas tant à se contenir violemment, par un rejet pur et simple du plaisir, qu’à savoir épanouir son affectivité, sa vie relationnelle. Cette mise en place de l’affectivité, saint Thomas la situe dans un cadre de vie équilibrant, fait de studiosité et de détente (eutrapélie), dans un contexte de vie spirituelle empreinte de douceur et d’humilité.

Cette partie du cours est essentielle car elle montre à nos jeunes que leur sexualité s’inscrit dans un tout, que leur équilibre en la matière dépend de paramètres extrêmement larges qui touchent à beaucoup d’aspects de leur existence, de leur mode de vie. Paresse intellectuelle et pratique, rigidité de vie, dureté de cœur et suffisance hautaine dans les relations sont mauvaises conseillères. Soigner un arbre en traitant ses feuilles n’est pas forcément la seule méthode. Attaquer le mal en ses racines peut s’avérer meilleur. Dans la formation, nous ne devons pas oublier d’aider nos jeunes dans leur sexualité à partir de leur manière de vivre, de situer leur sexualité dans une globalité.

4 – Sexualité et modernité

a – Libéralisation des mœurs

Au lendemain de la guerre, l’Europe connaît un renversement des valeurs, une véritable libération des mœurs, un affranchissement des canons traditionnels de la société de subsistance. Ce mouvement s’est développé dans une marginalisation des chrétiens, qui s’est particulièrement renforcée lors de la sortie de l’encyclique Humanae vitae en 1968.

Les causes de cette évolution sont multiples: le développement économique et culturel, l’essor des sciences de la médecine avec la maîtrise de la fécondité.

Certes, l’Afrique n’a pas vécu ce cheminement historique. Toutefois, elle est envahie par le modèle sexuel occidental. C’est une chose que l’on constate, notamment dans les capitales. Le phénomène de la mondialisation et l’essor des moyens de communication généralisent cette libération des mœurs d’après guerre.

Relisons un court passage de l’exhortation apostolique de Jean-Paul II sur l’Église en Afrique, Ecclesia in Africa, fruit du synode des évêques africains.

«Me faisant l’écho de la préoccupation des Pères du synode, j’exprime mon inquiétude au sujet du contenu moral d’une grande partie des programmes dont les médias inondent le continent africain : en particulier, je mets en garde contre l’envahissement des nations pauvres par la pornographie et la violence». (Ecclesia in Africa, n° 124)

Aussi, du nord au sud, les conséquences sont doubles.

Première conséquence: un libéralisme pulsionnel. La sexualité devient une fonction organique comme la digestion, sans dimension éthique. Le conjoint n’est plus une personne avec une histoire, mais un corps, une génitalité sans visage pour l’obtention d’un plaisir.

La seconde est une crise de l’engagement. Dans la logique du libéralisme pulsionnel, tout se concentre dans l’instant présent, le ressenti, et l’émotionnel. Cette dépendance vis-à-vis de la sensation, de la vibration sentimentale empêche d’accéder à la durée, car rien n’est plus instable que la vie sensible, rien n’est plus changeant que les passions de l’affectivité.

La volonté de réaliser quelque chose dans l’avenir, de construire quelque chose dans une dimension de fidélité devient impossible et semble surannée, d’une autre époque, voire même une trahison des sentiments. D’ailleurs, pour nombre de jeunes d’aujourd’hui, la fidélité consiste à refuser de mener deux relations de front et se limite à cela. Être fidèle, c’est avertir son conjoint qu’on le quitte avant de changer et de passer à un autre.

En ce sens, par rapport à nos jeunes, nous avons toute une éducation à la fidélité et à l’engagement à mettre en place. Nous avons le devoir de les armer et de nous battre avec eux pour que la pulsion sexuelle, comme toute passion sensible, ne les domine pas. Nous devons les aider à retrouver leur liberté afin qu’ils soient capables de construire leur existence à partir de ce qu’ils veulent, ce qui leur semble bon pour l’homme.

Nous avons une question à leur poser: Vers quel idéal tu orientes ta sexualité et quels moyens concrets adoptes-tu pour cela?

b – Dégrisement autour du sida

Le sida est une épine dans le pied de l’homme moderne, une profonde remise en question de son éthique sexuelle. Mais pour l’instant, il refuse de s’y résoudre. La seule solution proposée au sida est une solution vétérinaire qui refuse de réfléchir sur ce qu’est l’homme et ce qu’est sa vocation. De plus en plus, les jeunes posent la question essentielle: «Pourquoi le sida»? La réponse de la médecine et des quinquagénaires des années 70 ne les satisfait plus. Sinon, Jean-Paul II ne drainerait pas autant de jeunes derrière lui.

En Afrique, le drame du sida est particulièrement fort. Il tend même à se renforcer, en dépit du type de prévention proposée et des actions menées pour le stopper. Nous constatons dans ce domaine à quel point l’exportation des idéaux occidentaux est une réalité parfois ravageuse.

«Un grand nombre d’interventions dans la salle du Synode ont fait état des menaces qui pèsent sur la famille africaine aujourd’hui. Les inquiétudes des Pères synodaux étaient d’autant plus justifiées que le document préparatoire d’une conférence des Nations Unies, qui devait se tenir au mois de septembre au Caire, en terre africaine, semblait de toute évidence vouloir adopter des résolutions qui contredisaient de nombreuses valeurs familiales africaines… Les Pères du synode ont lancé cet appel pressant: «Ne laissez pas bafouer la famille africaine sur sa propre terre!» (N° 84).

Il est bien évident que la politique mondiale autour du sida se fait en marge des valeurs chrétiennes basées sur la famille, sur la fidélité de l’amour fécond. Nos jeunes frères en formation doivent être sensibilisés dans le sens d’une sexualité fidèle.

«Le Synode a constaté le rôle que des pratiques sexuelles irresponsables jouent dans l’extension de cette maladie et il a formulé cette ferme recommandation: L’affection, la joie, le bonheur et la paix apportés par le Mariage chrétien et la fidélité, ainsi que la sécurité que donne la chasteté, doivent être continuellement présentés aux fidèles, spécialement aux jeunes» (Ecclesia in Africa, n° 116)

Sensibilisation d’une sexualité fidèle, non seulement au nom de l’identité chrétienne, mais aussi, au nom d’un souci d’inculturation, d’une sauvegarde des valeurs africaines. On doit les aider à prendre conscience que le sida est un appel pressant à la restauration d’une sexualité digne de l’homme.

II Une théologie de la sexualité

1 – La sexualité comme don de soi

a – Vocation de la personne au don de soi incarné

Dans sa définition ontologique, l’homme est un être de donation. Il tend au bonheur par la communion, par l’épanouissement de toutes ses potentialités relationnelles. C’est la ressemblance au Dieu trinitaire qui lui permet de devenir qui il est, de se réaliser pleinement. L’homme entre dans la joie lorsqu’il est en mesure de répondre à l’appel divin, qui n’est rien d’autre que l’appel de son humanité. En effet, l’appel de Dieu est inscrit à la racine même de son identité. Il est au cœur même de l’acte Créateur.

Ici nous soulignons, une foi de plus, l’importance pour nos jeunes frères de fonder leurs choix de vie dans une intelligence de l’homme, éclairée par la Révélation, et non sur des préceptes moraux dépourvus de signification, coupés de tout fondement anthropologique, rationnel.

Ainsi, lorsque l’homme se donne à sa femme, et que la femme reçoit son mari, dans une offrande réciproque tendant à l’unité, ils jouissent d’un bonheur parfait. Ils sont image, et Dieu voit que cela est bon.

Un cours sur la sexualité permet de bien montrer le lien indissoluble qui existe entre l’âme et le corps, entre l’esprit et la matière, en condition d’incarnation. Le corps est parfois vécu comme un élément parallèle, presque extrinsèque à la condition humaine, une sorte d’enveloppe avec laquelle il faut bien accepter de vivre ici-bas, jusqu’à ce que l’on en soit libéré. Laissons cela aux manichéens et aux Cathares, et profitons de ce cours pour faire entrer nos jeunes frères dans une autre philosophie de l’homme, une autre mentalité : Le corps est la personne, mon corps c’est moi.

Le corps est le signe certain de la valeur de la personne et de sa ressemblance à Dieu tangible, présente ici, actuellement. Cela signifie que je ne peux pas faire n’importe quoi avec mon corps, comme avec le corps de l’autre, sans engager ma personnalité et celle de l’autre tout entière. Car dans les actes du corps se cristallisent ceux de l’esprit. Trop souvent, on chosifie les actes de la génitalité, en omettant de faire le lien avec l’esprit, qu’ils sont actes de l’esprit d’abord et premièrement. À ce niveau, les développements du cours sur la honte et la concupiscence sont très intéressants. La sexualité qui implique une personne différente de soi et demande une union complète est toujours bonne. Le plaisir génital l’est sous certaines conditions, c’est-à-dire lorsqu’il met en œuvre et honneur les finalités de la sexualité.

Cette observation que nous venons de faire dépasse largement le cadre de la sexualité. Nos frères ont besoin de comprendre que le don de soi est quelque chose d’incarné, qui se dit impérativement avec le corps par des actes concrets au cœur de la vie. Nous voyons trop d’irresponsabilité, trop de comportements ambigus qui parfois ne semblent même pas effleurer la conscience de nos frères, y compris au niveau du sexe d’ailleurs. Est-il possible de dire: «ce n’est pas moi qui pleure, ce sont mes yeux»? Pourtant, certains de nos frères ont parfois l’aplomb de ne pas se sentir concernés par ce qu’ils font.

L’avantage de ce cours est de pouvoir remettre les points sur les “i”. Une vocation à l’amour, à la rencontre de l’autre se dit, dans et par le corps, au cœur de la vie sexuelle, et au-delà, au cœur de la vie quotidienne. De même, tout acte du corps engage l’esprit, invariablement.

Sans cesse nous devons remettre nos jeunes dans l’axe d’un don de soi, d’une générosité infatigable. Avec discrétion, un tact plein de respect et de douceur, si nous les voyons trop dormir, réveillons-les, si nous les voyons trop bavarder, envoyons-les consulter leur cours, si nous les voyons inactifs, proposons-leur de quoi s’occuper.

b – Vocation de la personne à la chasteté

La sexualité désigne tout le domaine de la vie relationnelle de la personne, selon son identité d’homme ou de femme. Il est bien entendu que l’on n’est pas homme ou femme, seulement par ses organes sexuels. On l’est aussi par sa psychologie et tout le reste de son humanité. La notion de sexualité est par conséquent une notion très large, qu’il ne faut pas réduire à son seul aspect biologique (la génitalité).

En ce sens, la chasteté va se définir comme une pureté (même si la pureté dépasse largement la sphère de la chasteté) de vie relationnelle, en tant que femme ou en tant qu’homme, avec une dimension d’intégrité et d’intégralité. Est chaste celui qui respecte et accepte l’autre dans son unicité, sa différence, qui s'offre tout entier à lui, dans un positionnement affirmé et solide de sa propre personnalité, en même temps, qui s’ouvre à l’autre en reconnaissant avoir besoin de lui.

A contrario, le non chaste est celui qui se suffit à lui-même, dans une dissimulation de ce qu’il est dans les secrets de sa personnalité, qui utilise l’autre à ses propres fins, pour son seul avantage, refusant de le reconnaître pour ce qu’il est dans sa différence. La chasteté est en quelque sorte une capacité de relation à l’autre graciée. Elle embrasse tous les états de vie, aussi bien le mariage que la vie consacrée. C’est sa modalité d’expression qui est variable, selon qu’elle concerne le corps en sa génitalité ou pas.

Enseigner une définition large de la sexualité et par voie de conséquence de la chasteté est essentiel pour la maturation de nos frères en formation. Ils ont plusieurs choses à intégrer, tout à fait fondamentales:

Un acte sexuel peut être chaste, mais ne l’est pas forcément.

Il n’est pas inutile d’expliquer à nos jeunes, concrètement, en quoi et comment un rapport sexuel peut être chaste ou non chaste. Il y a tant d’ignorance dans ce domaine, surtout chez l’homme, lorsqu’il s’imagine que son expérience du plaisir est le critère suprême d’appréciation. La femme africaine, dans un cadre culturel de machisme ambiant et de polygamie, déclarée ou pas, n’a-t-elle pas besoin d’être défendue par les pasteurs de l’Église, à travers des accompagnements avertis (auprès des femmes comme auprès des hommes), libérés de toute innocence niaiseuse? Qu’on donne alors à ces pasteurs les moyens de le faire. C’est un des enjeux de ce cours auprès de nos frères, futurs accompagnateurs, futurs pasteurs de l’Église en Afrique. Malheureusement nous n’avons pas le temps de développer ce point qui appelle une étude soignée et approfondie.

Une vie de continence peut être chaste mais ne l’est pas forcément.

Trop de nos frères s’imaginent qu’ils sont chastes, à partir du moment où ils n’ont pas de rapport sexuel. La continence n’est pas une chose suffisante. Pour être chaste, elle s’accompagne de toute une discipline dans la relation à l’autre. Il est nécessaire d’apprendre cette discipline, sinon, nos frères tomberont ou bien s’ils sont forts, deviendront des vieux garçons aigris, traînant leur célibat comme un boulet, le visage tristounet et le cœur toujours insatisfait. Une sexualité chaste cela s’apprend, dans la vie conjugale, comme dans la vie religieuse.

2 – La sexualité comme langage

Avec un outil, on peut faire ce que l’on veut, même si l’usage ne correspond pas directement à sa finalité. Je peux dormir dans ma voiture parce que je n’ai pas d’argent pour me payer l’hôtel, sans que cela soit scandaleux vis-à-vis de ma voiture. Par contre, on ne peut utiliser un signe pour autre chose que ce qu’il signifie. Il est inconvenant de se tailler des mouchoirs dans le tissu d’un drapeau.

Une question fondamentale se pose: La sexualité a-t-elle valeur de signe ou bien d’outil? La réponse à cette question est lourde de conséquence. Dans le cas où elle est un outil, la sexualité ne signifie rien de particulier et son usage est indifférent, neutre. Si au contraire elle est un signe, on ne peut l’exprimer n’importe comment.

Pour l’Église, l’acte sexuel est un signe qui a pour vocation de signifier l’amour. Chez la personne humaine, le corps a une fonction de langage. Aussi, un acte sexuel qui serait déconnecté d’une authentique relation d’amour, serait un mensonge. On ne ment pas seulement avec le verbe. On peut aussi mentir avec son corps. Cette fonction de langage va même bien au-delà du langage de l’amour. Elle embrasse aussi le monde de la transcendance. En effet, l’union des corps dit quelque chose de l’union de Dieu avec sa créature.

Les fondements de la sexualité-signe de l’amour divin sont bibliques. Nous renvoyons ici à toute la théologie du corps de Jean-Paul II, commentant le chapitre 2 de la Genèse. La circoncision d’Abraham pour sceller l’alliance est très probante. Chez Osée, au Cantique des cantiques, l’usage du symbolisme des épousailles pour dire l’amour de Dieu envers son peuple, également. Et au sommet de la Révélation, nous trouvons le discours de Paul sur la signification du mariage image de l’amour du Christ pour son Église.

Nos jeunes frères ne peuvent pas entrer dans une intelligence théologique du mariage s’ils n’intègrent pas la portée sacramentelle des actes du corps, notamment de l’acte sexuel. Pour un chrétien, le mariage est bien plus qu’une institution, bien plus qu’une bénédiction de l’Église venant blanchir les choses de la chair afin de permettre la procréation, nécessaire à la subsistance de l’humanité. Pour un chrétien, le mariage est une véritable vocation car il aborde les rivages de la vie mystique. En étant langage, signe de l’amour et signe de l’union du Christ avec son Église, il est un authentique chemin de sanctification, de vie spirituelle.

La formation doit poser solidement cette noblesse du mariage, les bases théologiques de la nature mystique de cet état de vie. Le Carmel qui est un ordre consacré à la promotion de la vie spirituelle, au soutien des chrétiens dans leur chemin d’union à Dieu, n’a-t-il pas de ce point de vue, dans le domaine de la pastorale du mariage, une mission de premier plan à jouer?

La vie apostolique du Carmel s’est trop cantonnée jusqu’à présent au monde de la vie consacrée, de la vie religieuse, signe visible d’union à Dieu. Et quand elle a touché le monde des gens mariés, c’était souvent pour guider leur vie d’oraison, leur vie sacramentelle, c’est-à-dire leur expérience de Dieu en sa visibilité, de façon séparée: L’épouse ou l’époux, pris en compte, sans intégrer la réalité de son conjoint. Désormais, dans le sillage du concile Vatican II, de la pensée de Jean-Paul II en matière de sexualité, le Carmel a tout un champ d’investigation qui s’ouvre devant lui. Il est appelé semble-t-il à l’aggiornamento, pour devenir capable d’accompagner les couples en tant que tel, vers le Christ, au cœur de leur vie conjugale. Le mariage est signe caché de l’union du Christ à son Église. C’est à nos jeunes frères, futurs accompagnateurs, entre autres, qu’incombe la mission d’aider les chrétiens mariés à découvrir la portée et les promesses de sainteté de ce signe caché.

Cette remarque a d’autant plus de pertinence que nous sommes en contexte africain. Chacun d’entre nous sait que les enjeux de l’évangélisation en Afrique, pour les cent prochaines années, se situent autour de la pastorale du mariage. Le Carmel a une place de choix sur l’échiquier, un rôle prophétique à jouer.

3 – La sexualité comme fidélité

a – Sexualité et séduction

L’enjeu de cette partie du cours réside dans un appel à enraciner l’amour dans la volonté, dans l’esprit et non seulement dans la vie sensible. Nous avons déjà esquissé le problème de la génération actuelle, marquée par une crise de l’engagement, le règne de la pulsion, de la sensibilité. Le cadre d’une vie sentimentale ne saurait suffire à fonder la sexualité de nos frères.

Pourtant nous les voyons très centrés sur ces perspectives sensibles. Ne serait-ce que par leur attachement aux parfums, aux beaux habits, à tout ce qui brille, etc. Le manque de simplicité, la tendance aux frivolités manifestent une réelle emprise du monde sur leur vie intérieure. Nous disons cela sans généraliser bien sûr, mais nos frères africains accordent beaucoup trop d’importance au paraître et jouent facilement de séduction.

De ce point de vue, nous les trouvons bien proches des jeunes d’Europe. Est-ce le mirage du progrès, de la technologie? C’est surtout le fait d’une culture mondialement médiatisée qui incite en permanence à l’émulation de la sensibilité. Il faut séduire l’autre, lui donner d’éprouver des choses envers soi et il faut que l’autre séduise aussi, qu’il nous maintienne dans un état de vibration permanente. Sinon, on risque de ne plus rien éprouver et conclure que l’on ne s’aime plus, que ce n’est plus comme avant.

La contre valeur de cette morale fallacieuse, c’est la fidélité. Aimer n’est pas qu’une affaire de ressenti, c’est premièrement et principalement une affaire de choix, d’élection. On s’engage à aimer. On ne cherche pas à séduire de façon superficielle, mais plutôt à faire plaisir, à rejoindre l’autre dans ses besoins avec une qualité de désintéressement.

L’enseignement du Carmel sur la fidélité à une vie d’oraison, à une vie communautaire tendant à l’universalité de l’amour, vaille que vaille et quels que soient les obstacles, est très pertinent à ce sujet, une précieuse école.

Pour l’équilibre de la sexualité de nos frères, nous ne devons pas nous laisser prendre par un souci de faire des choses toujours plus inédites et aguichantes, à travers des célébrations toujours nouvelles et inventives. Il ne s’agit pas ici de brader la beauté de la liturgie, de ne pas chercher à proposer des activités intéressantes. Il s’agit de savoir gérer la monotonie et d’apprendre à nos frères à se donner au cœur de cette monotonie. Elle n’est pas une ennemie de la formation, mais bien au contraire, une amie. Elle est le pédagogue de la fidélité, du véritable amour.

Une sexualité se met en place par une pédagogie de l’effort, par une libération des dépendances de la nature vis-à-vis de la sensibilité.

b – Sexualité et gravité

Si les générations actuelles ont tendance à survaloriser le rôle de la sensibilité dans la sexualité, c’est peut-être par réaction aux excès des générations passées qui l’ont méprisée: Générations trop pudibondes, trop désincarnées, trop moralisantes. Autrefois, dans certaines mentalités, il fallait éprouver le moins de plaisir possible dans l’acte sexuel pour que celui-ci soit légitime. Quant à la passion amoureuse, elle était suspecte. Spiritualiser à outrance déstructure autant qu’une stimulation incessante de la sensibilité.

La sexualité doit être accompagnée avec un souci d’équilibre. Oui, elle appelle des exigences et du sérieux. Mais il est crucial de la dédramatiser, de savoir l’apprivoiser par un humour respectueux, une connaissance de l’homme qui ne se surprend de rien, une liberté de parole. À coup sûr, une rigidité à l’égard de la sexualité gêne la possibilité d’un véritable engagement adulte et responsable. Paradoxalement, trop de gravité dans la sexualité empêche de la prendre au sérieux: On en a peur, et parce qu’on en a peur, on la fuit, on ne l’assume pas vraiment.

Trop de légèreté ne facilite pas les choses non plus. Aujourd’hui, tout semble se réduire au jeu. La sexualité est tellement dédramatisée qu’elle en perd sa profondeur, sa très haute vocation. Cette prétendue libération des mœurs qui a fait du sexe un amusement est aussi étouffante que l’autre, car en interdisant toute gravité, elle ferme l’accès au sérieux, à la prise en compte des enjeux cruciaux qu’implique la sexualité.

 

Quatrième conférence: la culpabilité et le pardon

La question du rapport entre le péché et la culpabilité n’est pas nouvelle. Elle se pose dès les origines de l’histoire, au livre de la Genèse, lorsqu’Adam, après avoir désobéi, entre dans la honte, se cache et se dérobe à sa responsabilité en étant incapable d’assumer son acte sous le regard de Dieu son Père.

C’est là une expérience que nous faisons tous, fréquemment, depuis notre plus tendre enfance. Il n’est donc pas inutile de la considérer pour en parler et faire le point. Ce cours sur la culpabilité et le pardon est incontournable dans la formation.

Les relations de nos jeunes frères avec leur prieur, leur père maître, quelque autorité que ce soit, sont trop liées à cette question pour qu’on l’ignore et la laisse de côté.

I – Sentiment de culpabilité et conscience de péché

1 – Le sentiment de culpabilité

a – Non amour de soi et angoisse du rejet

Le sentiment de culpabilité est une angoisse psychologique. Il est souvent confus et se détermine par rapport à une impuissance de conformité aux normes. Il s’exprime par un sentiment de mal être et se traduit par un rejet de soi, une honte de soi, de ce que l’on est. Il s’agit d’une sorte de sentiment diffus que l’on est souillé, pas aimable, objet de répulsion.

Le sentiment de culpabilité ne porte pas sur des actes commis en tant que tel, c’est-à-dire sur une faute objective, mais sur un état d’indignité dans lequel la personne se sent emprisonnée. D’ailleurs, très souvent, ce sentiment de mal être sera plus important que l’acte coupable et d’autres fois, devant un acte objectivement mauvais, il n’y aura pas ce sentiment psychologique de culpabilité.

Le sentiment de culpabilité peut s’exprimer par rapport à son propre corps qui suscite une forme de dégoût, ou bien par rapport à son âme, son caractère, ses dispositions psychologiques que l’on réprouve. Sorte de non amour de soi aux formes multiples et variées : complexe d’infériorité, timidité excessive, manque de confiance en soi, angoisse irrépressible de rejet, tendance à se marginaliser, à se sentir abandonné, utilisé par l’entourage, etc.

Les racines du sentiment de culpabilité sont liées à l’expérience parentale. Dès qu’un petit enfant est posé dans l’existence, il est fait pour être aimé. Ses parents ne lui offriront pas forcément ce qu’il attend dans ce domaine, soit par défaillance de leur part, soit par le fait d’une attente excessive de son côté, par trop de convoitise, de nostalgie fusionnelle. Tout enfant ressent l’amour. Il en a une conscience vive : non intellectuelle, mais réelle. Et il construit sa personnalité sur cette expérience.

L’enfant est aussi fait pour aimer, mais le manque d’amour dont il souffre l’incite à se couper de son entourage, soit par révolte, soit par esprit d’indépendance. Il sent que ce n’est pas un bon chemin, et se reproche inconsciemment de ne pas aimer son papa ou sa maman.

Chacune de nos histoires personnelles, marquées par les carences affectives et nos réactions haineuses génère en nous un sentiment de culpabilité.

Il est important de mettre tout cela à plat avec nos jeunes dans la formation à un double point de vue: Pour eux et aussi pour nous.

Un jeune qui entre en conflit avec un supérieur est peut-être en train de se débattre avec son sentiment de culpabilité. Il ne se sent pas aimé, projette ses peurs, se prend au jeu de ses scénarios, de son imaginaire blessé : Le voilà froid et distant, résistant, provocant, agressif, ou bien trop proche etc. Avant d’entrer en conflit, en réaction, laissons-nous résonner et s’exprimer cette angoisse du sentiment de culpabilité sans la réprimer violemment ou sèchement?

Il me semble qu’un enjeu de la formation est d’arriver à convaincre nos jeunes qu’ils sont vraiment aimés, à force de tendresse, de patience, de capacité d’encaisser leurs coups, dans un esprit d’amour gratuit.  Nous n’avons peut-être pas la possibilité de guérir leur angoisse du rejet, mais on peut s’efforcer de l’atténuer. L’écoute joue un rôle de premier plan dans cette pédagogie de l’apprivoisement.

En même temps, nos jeunes doivent faire l’effort de reconnaître en eux les peurs et les angoisses qui les habitent. Notre rôle n’est-il pas de les amener à se dire, à descendre dans les profondeurs de leur intériorité afin qu’ils puissent exprimer leurs peines secrètes?

Nous-mêmes, nous sommes parfois parasités par notre sentiment de culpabilité. Nous ne sommes pas suffisamment dégagés de nous-mêmes, de notre propre histoire lorsque nous entrons en relation avec cet autre qu’est le jeune frère. Nous le vivons à travers nous, notre sentiment de culpabilité, et finalement nous lui passons à côté parce que nous le travestissons de nos propres peurs, nous le revêtons du masque de nos hantises.

Un cours qui explicite et développe ce qu’est la réalité du sentiment de culpabilité peut apporter bien des lumières et des clartés dans le cursus de formation, de part et d’autre.

b – Les dérives psychologiques du sentiment de culpabilité

Quand on est engagé dans le sentiment de culpabilité, nous mettons en place un certain nombre de positionnements psychologiques destinés à exorciser notre peur de ne pas être aimable, d’être rejeté. Ils sont au nombre de quatre: Légalisme, perfectionnisme, scrupule et remords.

Le catalogue des dérives du sentiment de culpabilité a pas mal de succès auprès de nos jeunes et trouve un écho très intéressé. Sans doute parce qu’ils se reconnaissent. En même temps cela nous permet de démasquer un certain nombre de comportements parés de leurs plus beaux atours.

Le légalisme prend sa source dans une éducation surchargée d’interdits et sévère. À tel point que l’enfant fini par douter de l’amour. Pour le gagner et se rassurer, il va se montrer aimable par l’observance de tout ce qu’on lui prescrit. Il adopte le profil bas de l’enfant sage. La loi devient son espace de vie et sa sécurité affective. Sans elle il panique, lorsqu’il s’en écarte il s’affole.

Le perfectionniste ne gagne pas l’amour par l’observance de la loi, mais en cherchant à plaire. Cette dérive naît d’une éducation exigeante, de parents qui ont un trop grand idéal de leur enfant et qui attendent de lui des prouesses. Celui-ci reçoit le message et fera tout ce qu’il peut pour satisfaire ces espérances en réussissant. Ainsi, le perfectionniste est quelqu’un qui travaille en permanence, mais dans une dépendance vis-à-vis du regard des autres, de l’opinion que l’on a de lui. Il a sans cesse besoin qu’on le félicite, qu’on lui manifeste qu’on l’apprécie. Si bien que tout ce qu’il entreprend doit être parfait, mais il ne sera jamais satisfait de ce qu’il a réalisé. Il s’agit d’une course en avant vers l’impeccabilisme, l’irréprochable vertu, le meilleur. La perfection est l’espace de vie et de sécurité affective. Sans elle il panique et s’affole.

Le scrupule consiste dans une hyperaccusation de soi. Il s’agit d’une auto-accusation marquée d’une grande intransigeance avec soi-même. Le scrupuleux est pour lui-même un juge implacable qui ne s’accorde aucune circonstance atténuante. Mais là aussi, la stratégie psychologique est de gagner l’amour que l’on craint de perdre, de ne pas avoir. En effet, ce qui caractérise un scrupuleux, c’est d’avouer des bagatelles, des choses sans importance. Tout simplement parce qu’inconsciemment il attend de ces aveux un réconfort, une consolation: «Mais non, tu es quelqu’un de très bien, il n’y a pas de mal en toi».

À un moment donné, l’enfant a été sanctionné sévèrement dans sa petite enfance alors qu’il demandait pardon. La démarche est par conséquent devenue dangereuse et il entreprend de la contourner par de faux aveux dont il sera sûr qu’ils obtiendront la miséricorde, c’est-à-dire l’expérience de la tendresse.

Celui qui vit dans le remords a la particularité de se faire payer ce qu’il se reproche, dans une logique d’autopunition. Le remords est une façon de ressasser le passé en revenant sans cesse dessus, ne se donnant aucune porte de sortie, aucune perspective de pardon. En fait, par le remords la personne prend l’initiative de l’accusation et de la peine qui en découle afin d’éviter de tomber entre les mains de l’autre dont elle a peur, dont elle ne peut pas assumer le regard sur sa culpabilité.

En réfléchissant sur ces quatre dérives du sentiment de culpabilité, je me suis interrogé sur nos frères africains en essayant de repérer chez eux ce qui était récurent comme attitude. Loin de moi l’idée de vouloir caricaturer ou simplifier. Se livrer à cet exercice est par certains côtés périlleux car en considérant l’unicité des personnes on trouve de tout et dans toutes les variantes, à l’infini.

Toutefois, une chose m’apparaît avec assez de clarté. On entend souvent dire que les jeunes africains ont une tendance à la duplicité, qu’en apparence ils sont de parfaits observants, mais qu’en réalité ils sont capables de mener une vie double sans que l’on ne s’en aperçoive. Nombre d’événements et de déconvenues dans bien des congrégations, à commencer par la nôtre, accréditent cette observation.

Mais au lieu de duplicité, ne devrions-nous pas parler de légalisme larvé? De fait, les éducations en Afrique sont parfois très dures, surtout de la part du père. Si bien que nos jeunes font tout comme il faut, extérieurement, selon les exigences de la règle et de la discipline, pour s’assurer l’estime de leur supérieur et calmer les ardeurs de leur sentiment de culpabilité.

Je ne pense pas tellement que nos jeunes frères soient doubles, car leur nature de fond est simple, mais plutôt qu’ils n’ont pas la possibilité psychologique de vivre au grand jour avec les écarts et les eaux troubles de leur humanité. Aussi, quand cela dérape, il faut le cacher  tout prix, sinon ils s’exposent au courroux du père.

Beaucoup de nos jeunes frères africains vivent dans la peur. C’est une chose incontestable. Le chapitre sur les dérives du sentiment de culpabilité est très intéressant pour tirer toutes ces ficelles, pour amener nos frères à la connaissance de soi, et leur indiquer des chemins de guérison intérieure.

2 – La conscience de péché

a – Un acte mauvais et une prise de conscience

Tandis que le sentiment de culpabilité porte sur ce que l’on est, sur l’image que l’on a de soi, la conscience de péché porte sur ce que l’on fait, c’est-à-dire les actes mauvais que l’on pose, soit que l’on refuse d’accueillir l’autre, soit que l’on refuse de se donner à lui.

Il faut bien faire la distinction entre le sentiment de culpabilité qui est quelque chose de psychologique et la conscience du péché qui amène à la contrition, qui est une attitude spirituelle positive.

En effet, la conscience de péché a pour objet le péché. Elle vise ultimement les actes mauvais que je pose en ce qu’ils blessent le cœur de Dieu: le mal que j’ai fait à mon frère, c’est à toi Seigneur que je l’ai fait.

La conscience de péché n’émerge qu’à partir de l’âge de trois ans lorsque l’enfant est capable de percevoir qu’il fait et choisi le mal, mais elle n’arrive à pleine maturité qu’à l’âge de sept ans, lorsque la portée spirituelle des actes est pleinement perçue.

Tout l’enjeu d’une formation humaine est de permettre et de faciliter l’expression de la conscience de péché. Celle-ci est une capacité d’assumer ses actes, de les regarder en face, de pouvoir reconnaître que l’on a blessé, de façon adulte et responsable.

Il est bien évident que plus le sentiment de culpabilité sera fort, plus la conscience de péché sera étouffée et aura du mal à voir le jour. En effet, lorsqu’une personne est enfermée dans la hantise de ne pas être aimée, d’être rejetée, elle devient impuissante à regarder le mal qu’elle a fait. Elle a trop peur des conséquences, d’être punie, de devenir objet de haine, d’être séparée de l’amour. Si bien qu’elle cache et dissimule son péché, jusqu’à se mentir à elle-même, jusqu’à refouler dans l’inconscient les lumières de sa conscience réflexive.

En vivant au milieu de nos jeunes frères africains, nous sommes frappés par leur énorme difficulté à se remettre en question, à avouer leur faute. Pris en défaut, ils ont une habileté à s’en sortir, une facilité à se justifier déconcertantes. Nous les abordons pour dénoncer tel mal chez eux et au bout de quelques échanges, quelques explications, nous les trouvons vierges et immaculés.

Généralement, ils vont chercher à fouiller vos torts, ce qui de votre côté n’est pas parfait et qui cloche. Ils excellent dans l’art de retourner la situation, de vous signifier que le problème il est en fait chez vous, que c’est vous le fautif, pour telle et telle raison. C’est bientôt à vous de demander pardon car vous vous êtes retrouvé mis en accusation sans vous en rendre compte.

Au bout du compte on débouche souvent sur un statu quo et il ne nous reste plus qu’à repartir en nous grattant la tête de façon dubitative, nous demandant si on n’a pas la berlue, mais quand même un peu convaincu que l’on s’est fait avoir.

Ainsi, nous entendons dire souvent que nos jeunes sont menteurs et faux. Je ne prétends pas trancher cette question, mais j’attire l’attention sur le fait que ces habitus d’autojustification, de fuite, d’irresponsabilité morale, peuvent avoir leur racine dans un fort sentiment de culpabilité, tellement fort qu’il bloque toute conscience de péché.

Parmi les jeunes africains que j’ai connus, ceux qui m’ont frappé par leur transparence, leur aptitude à voir en face leurs problèmes, avaient toujours autour d’eux, dans leur famille, un environnement de tendresse et d’affection. J’ai aussi remarqué que les plus malins et les plus insaisissables avaient des problèmes de relation, d’histoire douloureuse avec leurs parents.

b – Les niveaux de conscience de péché

La conscience de péché ne se déploie pas d’un seul coup. Il existe des étapes dans la maturation du positionnement de la conscience morale. Elles sont au nombre de trois, correspondant à trois niveaux: Transgression, Faute, Péché.

Le niveau de la transgression est le plus basique, et le plus fondamental. Nous sommes au stade de l’interdit, de la loi qui se plaque de l’extérieur sur le comportement de la personne. Si bien que la transgression est la conscience de faire quelque chose qui n’est pas permis. La loi est vécue comme une contrainte que l’on observe par peur des représailles, dans un esprit de critique et de murmure. Si on peut la violer, on le fait sans hésiter mais à condition d’être sûr de ne pas se faire prendre.

Le niveau de la faute est supérieur et plus évolué. Cette fois-ci la loi est intériorisée. On ne l’observe plus par obligation, mais parce qu’on l’a choisie et qu’on en a perçu le bien fondé. En somme, la personne se sent concernée par la loi, et elle en fait un objet d’engagement. En cas de violation, la personne est insatisfaite d’elle-même. Tandis qu’au premier stade nous étions dans le “pas vu – pas pris”, ici nous sommes dans la désolation de ne pas avoir pu correspondre à ce qui nous tenait à cœur. Ainsi, le mobile de l’observance n’est plus la peur, mais le devoir. Désormais, les sentiments qui dominent sont la honte et l’angoisse.

Le niveau du péché est au sommet de la conscience de péché. La loi, je ne l’accomplis pas seulement parce que j’en ai fait un choix personnel, parce qu’elle me semble une bonne chose. Je l’accomplis car elle s’inscrit dans le cadre d’une relation d’amour avec mon Dieu, car elle est pour moi une occasion de lui signifier mon attachement par la livraison de ma volonté. En cas de violation de la loi, le cœur est brisé et broyé d’avoir blessé le cœur de Dieu, d’avoir offensé sa loi d’amour. Il ne s’agit plus d’avoir peur ou d’avoir honte, mais d’avouer dans un esprit de sincère repentir, en vue d’une réconciliation avec Dieu.

Les perspectives sont totalement dépassées. Pour nos jeunes frères, ce chapitre a été très instructif et ils ont compris beaucoup de choses: Qu’ils étaient la plupart du temps au premier niveau de la conscience de péché, et parfois, même pas à ce premier niveau.

Je me souviens d’un groupe de séminaristes assis par terre dans le jardin, au moment du travail l’après midi. En passant devant eux, je leur fais remarquer qu’il serait peut-être plus convenable de se mettre au travail. Aucun n’a bougé. J’ai fait mine de m’en aller et  à peine vingt mètres plus loin ils reprenaient leurs conciliabules. Ils n’étaient même pas au niveau de la transgression. J’ai fait demi-tour et j’ai puni.

Il m’est arrivé de surprendre un séminariste en train de prendre une mangue sur l’arbre. Quand il m’a vu, il l’a cachée. Nous avons parlé un peu ensemble et j’ai essayé de lui expliquer que ne pas manger les fruits du jardin entre les repas lui permettait de les servir pour tous à midi, que c’était une bonne chose pour les autres de s’abstenir de chaparder. Il était au niveau de la transgression. Je ne l’ai pas puni, ça se discute, mais j’ai fait ce choix pour qu’il puisse réfléchir et passer au niveau de la faute, d’une intégration personnelle de la loi. Trop de nos jeunes sont encore au niveau du pas vu – pas pris, de l’interdit.

Les deux exemples que je cite sont empruntés à la vie des petits séminaristes, mais nous pourrions en trouver d’équivalents chez nos profès simples, et même chez nous profès solennels. Le grand intérêt de ce développement du cours est de restituer notre expérience du péché qui ne relève pas d’un règlement transgressé, d’un motif de conscience vis-à-vis duquel on a fauté, mais d’une relation d’amour avec le Sauveur. La prise de conscience du péché se fait ni dans la peur ni dans la honte, mais dans la paix du Fils prodigue se recevant de la miséricorde du Père.

Nous sommes situés au carrefour d’une responsabilisation, car la conscience de péché me fait répondre de mes actes en m’engageant à les rendre meilleurs, et d’une déculpabilisation, par l’expérience libérante de la miséricorde, de l’amour qui ne rejette pas et me voit dans toute ma beauté d’enfant de Dieu.

Le mot de péché est un mot plein d’ambiguïtés au niveau psychologique. Il peut être mal compris et mal vécu. Si l’on demeure attentif, on s’aperçoit que souvent nos frères vivent le péché au niveau du sentiment de culpabilité, c’est-à-dire dans une honte et un non amour de soi, en s’engouffrant dans les dérives psychologiques du légalisme, du perfectionnisme, des scrupules et des remords. Du même coup et en conséquence, ils ne le voient pas tel qu’il est, dans toute sa laideur, dans tout son inavouable et ils tournent autour du pot, demeurant incapable de l’aveu qui dénonce le mal à sa racine, le met à nu tel qu’il est, dans sa crudité.

Il est urgent dans la formation d’apprendre à nos jeunes frères à bien se situer. Ils ont un besoin pressant d’être clarifiés, d’avoir un horizon et une route toute droite, aplanie, qui leur permette d’avancer spirituellement, par rapport à cette question du péché.

II Le pardon

Libérée du poids du sentiment de culpabilité, la conscience de péché peut se déployer, déboucher sur l’aveu et finalement sur l’expérience du pardon, de la réconciliation.

1 – L’expérience du pardon

a – Nos frères ennemis

Les jeunes africains qui ont suivi ce cours ont été frappés de découvrir que ceux qui nous blessent le plus dans notre vie sont ceux qui nous sont les plus proches, c’est-à-dire ceux dont nous attendons le plus d’amour: papa, maman, frères et sœurs, amis, etc.

Cette observation jette une lumière sur la culture africaine. Sans vouloir globaliser, on peut affirmer que l’âme africaine est en général plutôt affective et experte en amitié. C’est son charisme, son diadème. En Afrique, les relations humaines peuvent être très chaleureuses et d’une grande qualité dans la proximité. Mais à la mesure de ce potentiel de communion, en situation de blessure, ces mêmes relations humaines peuvent devenir dures, parfois féroces et se transformer en pugilat. De fait, nos haines les plus viscérales sont souvent révélatrices de nos amours profondément déçus. Il n’est pas incohérent de voir sur le continent de l’amitié, des guerres fratricides, animées d’une haine qui dépasse l’entendement.

C’est en direction de nos ennemis, c’est-à-dire de nos plus proches prochains, qui nous ont blessés, que se dirige l’appel au pardon, au don renouvelé de soi. Concrètement, pour des religieux, au cœur de leur communauté. Ne nous étonnons pas que le lieu de la fraternité puisse devenir, et cela souvent, le lieu de la division. C’est une loi humaine, le revers de l’amour dans le cœur de l’homme pécheur. La communauté est le premier lieu du pardon. Il faut le dire et l’enseigner à nos frères.

Au Rwanda, à cause du génocide, on a pu dire que l’évangélisation n’avait fait qu’effleurer le pays sans vraiment le pénétrer de l’intérieur, que celle-ci était un échec. Pourtant, les réconciliations que l’on voit se réaliser, aujourd’hui, autorisent à penser le contraire: le Christ miséricordieux l’a visité en profondeur. L’expérience du pardon est le sceau du christianisme, lequel n’évite pas la condition humaine, pécheresse, portée à la vengeance, au meurtre d’Abel.

Toute blessure, toute offense, devient dans le Christ une espérance de communion, une pierre d’attente pour une expérience d’amour renouvelée. Tant il est vrai que le pardon accompli et plénier permet de retrouver une relation de confiance et d’amitié plus solide encore qu’avant la séparation.

b – Un chemin

Le pardon est une chose dont on se soucie beaucoup dans la vie spirituelle, à raison, mais parfois avec pas mal d’idéalisme. Soit parce que l’on ne prend pas la mesure de ce qu’il touche en nous, c’est-à-dire la profondeur de la blessure, avec tout ce que cela suppose de ressentiment, d’amertume, de désir de justice, soit parce que l’on ne considère pas ce qu’il vise, c’est-à-dire le renoncement coûteux à la vengeance, au remboursement de la dette.

Il me semble que nos frères doivent être accompagnés sur la route du pardon, car c’est bel et bien un chemin, un travail à réactualiser, à remettre à jour, sans cesse.

Il s’agit tout d’abord d’entreprendre une prise de conscience de la blessure, de l’offense et de ses résonances intérieures. Il est intéressant de décortiquer quelles en sont les conséquences, c’est-à-dire quelles sont les différentes étapes qui conduisent à la guerre fratricide : Le trouble, l’irritation, l’agressivité, le ressentiment, la rancune, la perte de liberté intérieure, le changement de comportement, et enfin la vengeance.

Il n’y a pas lieu de développer ici le contenu de ces étapes. Signalons simplement que leur étude peut aider nos frères à se repérer, à mieux se connaître, lorsqu’un événement les a blessés, lorsqu’ils se trouvent engagés intérieurement dans un processus de haine. Il n’est rien de pire qu’être blessé sans le savoir, ou bien de s’en rendre compte trop tard, sans qu’on ait eu le temps de mettre le pied sur le feu avant qu’il ne devienne un incendie.

Il s’agit ensuite de mettre le cap sur le pardon. Là aussi, l’étude des différentes étapes qui conduisent au pardon sont intéressantes : Le dénie, la colère, la tristesse, l’acceptation, le marchandage, la paix. Nous ne développerons pas non plus. Mais nous retiendrons l’importance de donner du temps au temps. On ne peut exiger de soi et des autres qu’un pardon soit effectivement donné lorsqu’on est à peine au stade de la colère et qu’il lui faut passer à celui de la tristesse.

La seule chose qui est requise, c’est la ferme intention de pardonner, prenant bien soin de faire la distinction entre ce qui relève du ressenti, d’une affectivité marqué par la passion de la haine, en raison des réactivités de la cogitative, de ce qui relève de la volonté, du choix d’aimer avec les actes concrets qui en témoignent.

Nos frères situent trop le pardon dans le ressenti, dans la sensibilité. Nous devons leur apprendre que le pardon est un fait de l’esprit, qu’il nécessite du temps, tout un cheminement, avant de pouvoir refluer et avoir ses redondances dans l’affectivité. Toujours dans ce domaine de la sensibilité, par rapport à la mémoire, pardonner n’est pas oublier l’événement, mais ne plus avoir de pulsion de haine lorsque l’on s’en souvient.

Dans un monde de péché et de pécheurs, il n’est pas d’autre voie pour aimer que le pardon car l’offense est quelque chose d’inévitable ici-bas. C’est même la plus belle façon d’aimer car le pardon est un renoncement à la dette, à ce que l’autre me doit par rapport à ce qu’il m’a fait. Le pardon est don, don gratuit de soi.

2 – Les trois pardons

«Tu aimeras le Seigneur de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et tu aimeras ton prochain comme toi-même» dit l’Écriture. Aimer Dieu, le prochain et soi-même, cela signifie pardonner à Dieu (1), à soi-même (2), à son frère (3).

1) L’Afrique véhicule dans sa religiosité un grand sens de la transcendance de Dieu qui peut confiner à la peur. Les séminaristes furent saisis d’un grand étonnement lorsque je leur ai parlé d’un pardon à donner à Dieu, comme si Dieu nous avait offensés. C’était au-delà de leur conception, de leur mentalité religieuse. Pourtant, c’est un fait, nous avons un pardon à donner à Dieu.

Il s’agit d’un pardon psychologique, non d’un pardon théologique. Nous avons tous au fond de nous-mêmes une amertume par rapport à des événements de notre vie que nous n’avons pas digérés, et que nous reprochons implicitement à Dieu. Il est important que nos jeunes frères soient encouragés à se l’avouer, au-delà de toute peur, qu’ils osent faire sortir leur colère, leur scandale refoulé par rapport aux injustices de la vie, du monde.

Pardonner à Dieu, c’est renoncer à la fausse image que l’on a de lui, et que l’on a forgée dans l’inconscient religieux. C’est découvrir, quand je tends mon poing vers lui, qu’en fait, il est mort pour moi, qu’il a été solidaire de ma condition pour m’en libérer. C’est finalement accepter Dieu dans tout son être de puissance (transcendance) et d’amour (immanence d’amour en nous)

Il y a là tout un chemin spirituel pour une Afrique injustement traitée parmi les nations, pour éradiquer les vestiges tenaces d’une religion archaïque n’ayant pas encore totalement accueilli la Bonne Nouvelle de l’Évangile.

2) De cette réconciliation avec Dieu découle une réconciliation avec soi. Nous avons en nous deux personnages: l’un qui est fort et l’autre qui est faible. Le fort, c’est celui qui réussit, qui est doté de qualités humaines, le faible c’est celui qui est blessé, défaillant dans certains aspects de sa personnalité. Tour à tour ils prennent le pouvoir l’un sur l’autre. Quand c’est le fort qui domine, le faible est méprisé et refoulé, interdit de s’exprimer, quand c’est le faible qui domine, le fort n’a plus le droit de s’épanouir, de se réaliser et se dilater.

La culture africaine semble assez marquée par la domination du fort: On remarque souvent qu’il est considéré comme dégradant d’avouer ses faiblesses, de partager ses misères, de se montrer dans sa pauvreté. On s’ingénie à cacher tout cela, à faire comme si tout allait pour le mieux. Mais cela ne dure qu’un temps, jusqu’à la prise de pouvoir du faible, par un basculement brutal dans le défaitisme et le fatalisme. Ce processus est très visible dans la vie spirituelle de nos jeunes frères. Ils passent assez facilement du sentiment de puissance au découragement total.

D’où l’importance de ce développement sur le pardon donné à soi-même. Ce qui est visé: l’apprentissage du bon voisinage entre la dimension forte et la dimension faible de la personnalité.

*  Pour tempérer le pôle fort: Que nos frères apprennent à ne pas se révolter de leurs vulnérabilités, en osant s’avouer telle fragilité, telle blessure, dans un esprit d’acceptation paisible, laissant tomber l’idéal du moi.

*  Pour tempérer le pôle faible: Qu’ils renoncent à toute culpabilisation, à toute honte, à toute complaisance dans l’échec, qui seraient de nature à les neutraliser, empêcher l’élan de leur potentiel humain.

La réconciliation avec soi-même consiste dans ce double mouvement, dans cette découverte que je suis un enfant de Dieu, faible et fragile, totalement dépendant du Père, mais comblé de ses miséricordes par l’abondance de ses dons, qui font de moi un être unique et irremplaçable.

De cette réconciliation avec soi découle la réconciliation avec les autres par le pardon reçu et le pardon donné.

 

Cinquième conférence: la personne humaine

Nous n’aurons pas de difficulté à justifier l’opportunité d’un cours comme celui-ci dans le cursus de formation carmélitaine. En effet, la relation humaine est un élément spécifique de la culture africaine. Lorsqu’un Européen découvre le continent pour la première fois, il est rarement indifférent à cet aspect. Il remarque très vite qu’en Afrique, les liens humains peuvent être très forts. On pourrait définir l’Afrique comme «le continent de l’amitié».

Dans la mesure où la relation est vécue avec intensité en Afrique, elle a d’autant plus besoin d’être calibrée, passée au crible, sinon elle court le risque de se déployer de façon anarchique, comme une jeune plante fougueuse qui n’est pas taillée, dirigée dans sa croissance. Le but de ce cours est d’inviter nos frères à s’asseoir, à faire une évaluation de leur vie relationnelle.

Pour cela, nous leur proposons tout d’abord de faire le point sur les grands principes de la vie relationnelle, en regardant quel est le cap à poursuivre et ensuite les écueils à éviter. Puis, nous les invitons à connaître ce qui caractérise les grandes étapes de la vie relationnelle, de la conception à l’âge adulte. Dans cette conférence, nous ne développerons pas ces grandes étapes car notre exposé serait trop long.

L’intention du cours est de permettre à chacun de nos jeunes frères de se reconnaître, de se retrouver, en vue d’une meilleure connaissance de soi et d’un progrès dans la qualité de leurs relations.

I – Le principe de l’amour

Le principe de l’amour est au fondement de la relation. Mais pour aimer, il faut deux choses essentielles et indispensables: Être un et être deux, c’est-à-dire se rencontrer tout en subsistant dans la différence. Il ne peut y avoir de communion d’amour sans l’irréductibilité des personnes. Pour dire “nous” il faut que chacun puisse dire “moi”.

Je demandais l’année dernière aux séminaristes si c’était une bonne chose que Dieu ait créé des blancs et des noirs. Plusieurs d’entre eux ont eu le courage de me dire qu’il aurait été préférable que les hommes aient tous eu la même couleur de peau. Peut-être parce qu’à cause du péché nous vivons mal l’altérité. Cette dernière évoque tout de suite pour nous la division, la rupture, le conflit.

Mais au début, il n’en était pas ainsi. Avant le péché, la dissemblance était vécue comme un brûlant appel intérieur à la rencontre de l’autre, à l’union. Pour ma part, j’ai vécu des expériences d’amitié en Afrique comme nulle part ailleurs. Je sais que je le dois en partie à cette différence fondamentale qui caractérise le blanc et le noir jusque dans la couleur de sa peau. D’une manière proportionnée, plus l’autre est autre et plus l’union a des chances d’être sublime, si l’on y parvient.

Dans une vie communautaire, il est tellement important d’aider nos jeunes à réaliser que leurs divergences de caractères, de goûts, d’opinions, de dispositions physiques et psychiques, sont en réalité des promesses de communion, d’unité, et non des facteurs de division.

1 – La nécessaire rencontre

Mais encore faut-il que chacun fasse l’effort de se tendre vers l’autre, de le chercher. Une relation n’est pas quelque chose qui tombe tout cru du ciel, comme d’aucuns le croient. C’est vrai qu’elle est un cadeau qui prend sa source dans un don initial relevant de la grâce, mais il reste qu’elle dépend aussi de notre capacité à nous élancer vers l’autre. Certes, toute rencontre est une œuvre de la providence, mais que Dieu remet entre nos mains par l’appel au don de soi, à l’accueil de l’autre, dans une réciprocité.

a – Le don de soi

Ce don de soi doit être généreux, fidèle et gratuit.

D’emblée, il est important de bien signifier que l’amour ne se limite pas aux sentiments. Il s’achève et s’accomplit pleinement dans les œuvres. Tant mieux si les sentiments l’accompagnent : Cela soutien et console l’amant, mais à défaut, l’amour ne cesse pas de rechercher et réaliser le bien objectif de l’aimé: c’est sa vocation ultime, sa réalité, sa crédibilité. L’amour ne saurait se réduire à une vibration. Il est don de soi effectif.

Le véritable amour est marqué du sceau d’une certaine folie. «Plutôt mourir que de s’arrêter en chemin», disait notre mère Sainte Thérèse. Nos frères sont-ils de cette veine dans leur engagement relationnel? Sont-ils prêts à déraisonner dans le don qu’ils font d’eux-mêmes au cœur de la vie communautaire, ou bien perdent-ils leur temps à conditionner l’expression de leur affectivité, de leur générosité, en fonction de ce qu’ils calculent, attendent ou espèrent ? Il s’agit en quelque sorte d’un pacte de donation qui refuse de se reprendre, quels que soient les obstacles et les déconvenues rencontrés sur la route.

Nous vivons dans un monde d’imperfections. Pour cette raison, les relations peuvent toujours nous décevoir et nous contrister. Toutefois, cette perspective ne doit ni ralentir ni décourager le don de soi, car ce n’est pas le retour escompté qui détermine l’offrande, mais la pure volonté de se donner. L’amour ne démissionne pas, il est fort comme la mort.

Il me semble que la formation doit donner le goût des plus hauts sommets, à travers lesquels chacun peut se dépasser et aller au-delà de soi. Sans ce sel, sans cette dimension de transcendance, la vie d’un religieux devient quelque chose d’ennuyeux et les renoncements finissent tôt ou tard par l’alourdir et le faire renoncer à son état de vie. Seul l’amour-folie rend léger et protège la jeunesse dans l’engagement religieux.

b – L’accueil

Ensuite, cet accueil de l’autre doit être pauvre, confiant et compatissant.

Voici le deuxième pôle de l’amour trop souvent oublié:l’accueil. On n’aime pas seulement en donnant, mais aussi en recevant, c’est-à-dire en permettant à l’autre de me donner, en acceptant d’être débiteur. Il ne s’agit pas d’un accueil condescendant et supérieur, mais d’un accueil en esprit de pauvreté. Accueillir l’autre c’est reconnaître que l’on a besoin de lui. Nos frères répugnent assez facilement à cette attitude qui met en position de faiblesse, qui semble dégradante. Pourtant elle est essentielle à la relation et pleine de noblesse. Nous devons enseigner à nos jeunes que la construction de soi naît de l’autre et de ce qu’il nous apporte, pourvu que l’on consente à nous laisser rejoindre et nous laisser aimer par lui.

Pour s’engager dans cette aventure de l’autre, se livrer à lui en accueillant son amour, il est indispensable que je lui fasse confiance. En effet, si je le laisse toucher mon cœur, que va-t-il faire de moi, quelle trahison je risque, à quelle falsification je m’expose? Toutes ces peurs bloquent la relation. Elles font vivre nos frères dans une lancinante solitude, fussent-ils très entourés au sein d’une nombreuse communauté. C’est là un point sur lequel nous devons rester vigilants. Vivre sous un même toit ne garanti pas une vie de communion et peut cacher de douloureux isolements.

Cela étant, l’accueil ne se limite pas au fait de recevoir. Accueillir c’est aussi donner, au sens où l’on permet à l’autre d’exister en nous-mêmes, où on lui offre la chance d’avoir un espace de résonance en nous-mêmes. L’accueil est une écoute. Il est compassion. En accueillant, je participe mystérieusement à la souffrance de l’autre et j’exerce à son endroit une miséricorde. Par l’écoute, j’accorde à l’autre un droit à l’imperfection, une possibilité pour lui d’être reçu tel qu’il est.

c – La réciprocité

Enfin, ce don de soi et cet accueil nécessitent une réciprocité. Mettre le cap sur l’amour gratuit, s’engager dans la relation à fond perdu ne signifie pas ne rien attendre en retour. Certes, on n’aime pas pour être aimé. Quand on donne, on donne, et quelle que soit la réaction de l’autre, on ne regrettera pas d’avoir donné. Néanmoins, notre cœur reste en espérance de l’autre et il est légitime qu’il en soit ainsi.

Pour qu’un don devienne don, il faut quelqu’un pour le recevoir et s’y ouvrir. De même, pour vivre pleinement un accueil, il faut effectivement en face quelqu’un qui se donne. C’est une vue de l’esprit d’aspirer à une pureté d’amour telle, que l’on reste sans réponse. Sur la Croix, l’amour subsistant dit: «J’ai soif».

Tout amour de l’autre pour s’accomplir appelle l’échange. Cette loi confine à l’égalité. La perfection de la relation est en effet atteinte lorsque les deux amants parviennent de part et d’autre à une totalité de donation et d’accueil, sans défaillance de l’un par rapport à l’autre.

Ce point est important à souligner car la vie affective de nos frères est trop passive. Ils ne songent pas suffisamment à répondre, à s’engager dans une véritable réciprocité.

2 – La nécessaire distance

a – La solitude

Nous abordons là l’autre versant de la relation. La distance est presque toujours perçue comme quelque chose qui menace nos relations. On le voit bien chez nos jeunes frères. Dans leurs rapports interpersonnels, ils gèrent assez mal l’absence de l’autre, la différence de l’autre. Ils ont toujours besoin d’être d’accord, en phase, ou bien tout le temps ensemble, se retrouvant dans leurs cellules afin de bavarder des heures durant.

Pourtant, la distance permet à chacun de trouver et garder son identité. Elle est non seulement à la base de la rencontre, mais bien davantage sa condition. Nous l’avons dit, il n’y a pas de “nous” sans “moi”, et c’est dans la distance, la séparation, que ce dernier acquiert sa consistance, toute sa densité.

De ce point de vue, la solitude fait partie de la vie relationnelle. Elle en assure même toute la santé, en tant qu’elle forge la personnalité et garantit ipso facto la fécondité à venir des rencontres. Dans un monde de surcommunication, d’échanges fiévreux tous azimuts, il devient de plus en plus difficile de vivre la solitude, de se retrouver avec soi-même. Le Carmel est là pour rappeler prophétiquement l’importance de celle-ci, laquelle fait peur parce qu’elle nous renvoie à nous-mêmes, à nos propres identités, souvent mal apprivoisées, parfois même perçues comme des ennemies.

Il ne faut pas s’étonner que nos frères en formation fuient la solitude. S’ils n’ont pas réglé certains problèmes personnels, les choses ne sauraient être autrement. En conséquence, nous devons leur apprendre à l’assumer et les appeler à vivre le désert. Ils doivent avoir le courage de se retrouver avec eux-mêmes pour découvrir leurs peurs et leurs inquiétudes, afin d’édifier le “moi” et jeter les bases de leur expérience d’amour, tant avec Dieu qu’avec le prochain. L’oraison carmélitaine est ce précieux désert où se creuse l’identité dans la séparation, où se préparent les chances d’une vie fraternelle heureuse et épanouie.

b – La liberté

Toujours dans ce registre de la nécessaire distance qu’il doit y avoir entre les êtres qui s’aiment, nous trouvons la liberté. En effet, celle-ci nous permet d’échapper à l’autre, de ne pas nous réduire à lui. De par son caractère contingent, la liberté fait de moi un être unique, un être d’exception, irréductible à qui que ce soit, radicalement différent, autre. Comme faculté d’autodétermination elle nous pose dans une altérité radicale.

Dans une relation chacun doit pouvoir se posséder pleinement, disposer de soi à son gré. C’est une question de respect de soi et de respect de l’autre. Quelle valeur peut avoir une relation quand on est obligé de donner ou recevoir? Quelle valeur peut avoir une amitié où s’exercent toutes sortes de pressions? Certes, l’amour tend à posséder l’autre et à se faire posséder par lui, mais cette possession est un choix qui a son centre de gravité dans le “moi” profond, inviolable de chaque partenaire.

Trop de confusions dans la vie religieuse incitent nos frères à croire que pour vivre dans la charité il faut dire oui à tout. Parmi eux certains sont très généreux. Leurs camarades savent qu’en frappant à leur porte ils obtiendront facilement d’être remplacés dans leur office. Corvéables à merci, ces frères généreux sont parfois obligés de sacrifier leur devoir d’état pour faire plaisir: étude, etc. Ce n’est pas juste. Ils ne doivent pas craindre d’assumer leur indisponibilité quand c’est le cas. Sans quoi la relation devient fausse.

c – L’altérité divine

Ainsi, dans le jeu de la mise à distance, nous trouvons un autre élément: Dieu. Toute saine relation est un fil tressé à trois brins : Les deux amants et Dieu. En tant qu’enfant de Dieu créé à son image, chacun est relatif à sa volonté, à sa sagesse d’amour. Cette soumission amoureuse à Dieu qui se veut totale et absolue pose nécessairement des frontières, des cadres à la relation. Elle sépare les êtres.

En effet, l’appel particulier de Dieu sur chacun, dans les diverses circonstances de la vie, amène nécessairement, à un moment ou à un autre, des conditionnements, des choix qui ne vont pas forcément dans le sens de l’un ou de l’autre. Dieu peut légitimement être pensé comme un gêneur pour toute relation, ou plus exactement comme un tertium quid qui garanti l’altérité, un garde-fou qui permet à chacun de garder sa liberté, l’intégrité de sa personnalité face à l’autre: «Mon Dieu ce n’est pas toi, mais le Très Haut». Il est vital que chacun puisse le dire.

En discutant avec nos jeunes frères, nous nous rendons souvent compte qu’ils manquent de liberté les uns par rapport aux autres. Ils n’osent pas se démarquer du groupe quand celui-ci file du mauvais coton, alors que leur sens de Dieu les a pourtant parfaitement alertés. On juge la maturité relationnelle d’un jeune à sa capacité de poser sa différence par rapport aux autres quand la loi de Dieu, la vérité ou l’amour sont violés, méprisés.

II La blessure du péché

Dans le premier chapitre nous dressons le tableau d’une relation idéale dans l’intention de montrer quel est le cap à tenir. Le deuxième chapitre se veut plus réaliste. Il fait le point sur la condition du pécheur, c’est-à-dire sur ce que nous vivons concrètement dans notre expérience relationnelle, par rapport à la blessure du péché. C’est une étape importante pour que nos frères soient en mesure d’ouvrir les yeux sur les dégâts du péché au cœur de la relation. Péché que bien souvent ils subissent, dont ils vivent dans leurs rapports interpersonnels, mais en l’ignorant, du moins en partie.

1 – L’origine du péché dans la relation

Si nous avons de la difficulté à vivre nos relations dans la justesse, la cause profonde se trouve aux origines mêmes de notre histoire: l’héritage du péché originel, notre éducation, nos premiers choix personnels fondamentaux.

L’homme naît avec une inclination naturelle au péché, avec quelque chose en lui qui tend à pervertir ses désirs de vivre d’amour. Dès sa conception le petit enfant est fracturé dans son être d’amour. Tout au long de sa vie il aura du mal à réaliser l’équilibre de la rencontre et de la distance, par excès de l’un ou de l’autre.

De plus, dès sa plus tendre enfance, le petit enfant subit des manques d’amour qui le blessent et le campent dans la contrariété, la frustration, l’amertume: que ses parents en soient responsables par le fait de leurs négligences, de leur dureté de cœur ou qu’ils n’en soient pas responsables, par le fait des contingences de la vie.

Ces conditionnements déclenchent chez lui des réactions haineuses et aboutissent à des décisions personnelles de ne pas aimer, de ne pas se laisser aimer.

Tous ces manques d’amour de la part des parents, toutes ces fermetures relationnelles vont faire apparaître une souffrance. Lorsque l’enfant ne vit plus dans l’amour, il a mal et il souffre car son être est fait pour être aimé et pour aimer. Puis, cette souffrance génère des peurs, une angoisse d’être abandonné, rejeté, exclu de ceux auxquels il est lié. Cette souffrance et cette angoisse manifestent qu’il n’a pas son compte dans la relation, qu’il est blessé dans son cœur, insatisfait.

Comprenons bien qu’avant le péché originel, la distance nécessaire à toute relation n’était pas vécue dans un contexte de rupture, de non amour. Elle n’était pas synonyme de souffrance et d’angoisse. S’ils n’avaient pas péché, Adam et Ève auraient enfanté dans l’harmonie du don de soi et de l’accueil réciproque, dans l’expérience comblante de la présence de Dieu. Avec le péché, les déficiences dans le don de soi, l’accueil réciproques, et l’expérience de la tendresse divine font de la distance quelque chose qui fait souffrir, quelque chose de dangereux, de menaçant, à éviter.

Ainsi, un petit enfant qui va à l’école pour la première fois est terrorisé par la séparation de sa maman. Cette séparation le renvoie à d’autres séparations qui se sont mal passées, qui l’ont fait souffrir. «Et si maman m’abandonnait, si elle me laissait et ne revenait pas?». Angoissé à l’idée de la rupture, il ne peut accueillir l’événement dans la paix et veut le contourner à tout prix. C’est dommage pour lui car cette séparation est une chance pour l’édification de son identité. Et comme nous l’avons vu, par voie de conséquence, indispensable pour l’authenticité de sa vie de communion.

Nous citons l’exemple d’un petit enfant à l’école, mais on pourrait facilement trouver des équivalents dans le cheminement de nos jeunes frères. Ne leur arrive-t-il pas d’être saisis de façon irrationnelle par des peurs de rupture, des angoisses de séparations, lorsque des circonstances de mise à distance se produisent?

Ainsi, la vie relationnelle va s’organiser inconsciemment pour éviter la souffrance et l’angoisse de la mise à distance, de la séparation. Soit en s’éloignant de l’autre, en durcissant son cœur afin de ne pas s’exposer à une éventuelle séparation: C’est l’indépendance, soit en s’approchant trop prêt de l’autre, afin de le capter, de ne pas le perdre : C’est la fusion.

Ces deux réactions affectives conséquences du péché, procèdent d’un déséquilibre relationnel, soit par excès de distance (indépendance), soit par excès de rencontre (fusion).

2 – Les conséquences du péché dans la relation

a – L’indépendance

Il n’est pas rare de constater chez certains de nos frères une sorte d’indifférence relationnelle, une sorte de froideur qui les fait ressembler à de véritables pains de glace. En vie religieuse, ces systèmes de défense destinés à se protéger de tout rapprochement affectif, de tout lien relationnel, sont parés de leurs plus beaux atours. On les appelle détachement, liberté intérieure… Mais comme chacun sait, l’Ennemi se plaît toujours à se déguiser en ange de lumière. C’est invariablement par le bien qu’il justifie nos erreurs, notre péché. De ce point de vue, la spiritualité peut être très dangereuse et servir de grandes illusions spirituelles.

Ces âmes indépendantes, qui sont en réalité très dépendantes, du fait de leur réactivité, se caractérisent par une dureté de cœur, une sensibilité coupée du niveau émotionnel. Elles militeront avec vigueur contre une liturgie trop sentimentale, prendront le nada de saint Jean de la Croix pour idole, et se montreront implacables avec des frères aux tendances fusionnelles.

Si nous essayons de les convaincre qu’elles font fausse route, elles diront qu’à chacun son tempérament et son mode de vie, qu’on doit les prendre comme elles sont. Jusqu’à ce que ce modus vivendi vienne à les gêner, car l’esprit d’indépendance n’est en fait qu’un pis-aller, une voie de contournement, un moyen d’exorciser l’angoisse de la séparation. À force de se couper de l’autre, afin de ne pas s’exposer à ses éventuelles trahisons, abandons et rejets, le cœur se rétrécit, étouffe, et le pseudo-équilibre s’effondre car il ne remplit plus son office.

La dépression est parfois le précieux indicateur d’un bouleversement psychologique. Accompagnée par une qualité d’écoute et de compassion, par des conseils adaptés, elle peut devenir une voie de guérison, une sortie de prison.

Mais en attendant d’en arriver là, pour éviter de craquer sous l’effet de son asphyxie affective, notre jeune frère comblera le vide par toutes sortes de produits de substitution. On appelle ces derniers les compensations. Chez nos frères, elles sont de plusieurs sortes:

*  dépendances compulsives d’ordre naturelles: excès dans l’alimentation, l’alcool, l’usage des médicaments, et désordre de la sexualité (masturbation);

*  dépendances compulsives d’ordre rationnel: soif du pouvoir, des charges, de l’argent, excès dans le travail, comportements dispendieux;

*  fuite du réel par l’imaginaire: excès de distractions (bandes dessinées, vidéo), de sommeil, quête d’un bonheur utopique par la rêverie et l’idéalisme.

b – La fusion

L’autre attitude, opposée à celle de l’indépendance, est la relation fusionnelle. Il ne s’agit plus ici de se protéger de l’autre en ne le connaissant pas, mais tout au contraire, de s’approcher de lui au point de le phagocyter. La fusion est elle aussi une peur de la séparation, mais exorcisée cette fois-ci par la captation. La fusion consiste à éliminer la mise à distance. Il s’agit d’une destruction des identités par absorption de l’autre en soi et de soi en l’autre.

Il n’est pas rare de constater chez nos frères des surattachements affectifs. Ceux-ci commencent toujours dans le cadre d’une relation idyllique, d’une amitié aux allures d’exception. Chacun est pour l’autre comme une révélation. Aussi, les protagonistes sont inséparables et tout le temps ensemble à l’écart des autres, faisant bande à part. C’est pour cela qu’on parle d’amitié particulière.

Tout va pour le mieux et tout n’est que consolation, jusqu’à ce qu’une main se referme sur l’ami, afin de l’accaparer. Ce jour-là, la vraie nature de cette relation apparaît et le temps des déconvenues, des déceptions, des souffrances du cœur et de la haine, succède à celui des illusions de l’amour.

La main peut se refermer sur l’ami et lui enlever sa liberté de deux façons: par domination ou par aliénation.

*  La captation dominatrice consiste à faire en sorte que l’autre dépende de moi et se réduise à moi, en devenant le jouet de ma volonté, de mes désirs. Par toutes sortes de pressions et de chantages psychologiques je le mets à ma botte, de telle sorte qu’il devienne comme une partie de moi-même, un prolongement de mon être. C’est bien de fusion dont il s’agit.

*  La captation aliénante est plus subtile. Elle cherche à enfermer l’autre, mais cette fois-ci en lui devenant indispensable. Je fais en sorte que l’autre soit content de moi, fasse attention à moi, et finalement s’attache à moi. Je vis à travers l’autre et me réduis à lui en essayant de correspondre à ses plus petites attentes. C’est bien de fusion dont il s’agit.

Ces deux attitudes paraissent insupportables à vivre et semblent vouées à très vite disparaître. Insupportables elles le sont, mais elles peuvent durer des années, car généralement ceux qui fusionnent par la domination parviennent toujours à trouver chaussure à leur pied chez ceux qui fusionnent par l’aliénation.

Sans aller jusqu’à vivre des situations intolérables et paroxysmiques qui impliquent le départ d’un frère ou d’un autre, ces derniers peuvent néanmoins s’empoisonner la vie à petites doses. Il est vital de les mettre en garde et de leur expliquer ce que sont les perversions relationnelles, en allant un peu plus loin que le simple interdit des amitiés particulières: parler, expliquer, accompagner, éclairer…

Ce que nous avons décrit là fonctionne à tous les niveaux: Des jeunes frères entre eux et avec leur formateur. Du côté des formateurs, ce sera plutôt la captation dominatrice et du côté des jeunes frères la captation aliénante. Ce cours sur la relation humaine ne prétend pas résoudre les problèmes, mais il vise à honorer le proverbe: «Un homme averti en vaut deux».

III – La libération du péché dans la relation

1 – Un esprit responsable

Une certaine mode dans l’Église veut que Dieu guérisse séance tenante, à partir du moment où on le prie avec foi. C’est un fait: Dieu est celui qui guérit. Un ange porte même le nom de cet attribut divin. Mais Dieu guérit toujours en respectant sa créature, sa capacité de s’assumer de façon responsable, tant au point de la solidarité humaine qu’au point de vue personnel.

Nous n’avons pas de mal à assumer le salut instauré en Jésus-Christ, avec toutes ses répercussions sur l’humanité de tous les temps. Nous l’assumons et nous sommes heureux d’en bénéficier, de jouir des fruits de ce salut. L’homme Jésus nous a rendu la vie : Merci mon Dieu et il est heureux qu’il en soit ainsi.

Par contre, nous avons beaucoup plus de mal à assumer l’acte du péché originel avec toutes ses conséquences, qui engagent l’humanité dans un désordre, un processus de mort. Nous aimerions être débarrassés des suites de ce péché originel, d’un coup de baguette magique, sans avoir à en porter le poids.

Nous pouvons en dire autant des catastrophes causées par nos péchés personnels. Celles-ci ne devraient pas être, à partir du moment où nous avons demandé pardon. Nous sommes parfois étonnés des contrecoups de nos actes mauvais, presque offusqués d’être frappés en salaire de nos infidélités, jusqu’à mettre la miséricorde divine en procès. Tout cela n’est qu’irresponsabilité, légèreté d’esprit et immaturité.

Pour s’engager dans un chemin de guérison, peut-être faut-il commencer par accepter d’être rendus là où nous sommes. Pour nous sauver et nous libérer des conséquences du péché, notre Seigneur Jésus-Christ a véritablement connu la condition du pécheur, et ce jusqu’à connaître son ultime rejeton : La mort. Sa victoire fut précédée et conditionnée par sa virile soumission aux dégâts du péché.

Ce point est essentiel dans la formation. Que nos jeunes frères apprennent à traverser courageusement leurs épreuves intérieures dans un esprit adulte et responsable. Si nous avons un message à faire passer c’est bien celui-là. Les souffrances relationnelles sont à porter en solidarité avec tous les hommes de la race d’Adam, ainsi qu’en esprit de réparation pour tous nos égarements et toutes nos folies.

2 – Un esprit combatif

Lorsqu’on médite la vie de notre Seigneur Jésus-Christ, on s’aperçoit qu’il a été crucifié dans sa vie relationnelle. Son amour fut bafoué, rejeté, ignoré, objet de toutes les indifférences. Durant sa vie et tout particulièrement durant sa passion, le voilà mis à distance de ses amis, de son peuple dans une insupportable expérience de rupture : « Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas accueilli » (Jn 1,11) Sur la Croix, le cœur de Jésus est transpercé par la haine de tous les hommes, son amour infini n’est que douleur.

Prenons bien conscience que Jésus est blessé par la relation humaine, même blessé à mort. La question pour nous est de savoir comment il traverse cette blessure : Par trois attitudes fondamentales.

*  Jésus ne rentre pas dans la révolte. Il ne se laisse pas enfermer dans l’amertume de l’ingratitude dont il est victime. Face à l’injustice, muet, il n’ouvre pas la bouche.

*  Jésus ne rentre pas dans la peur liée au traumatisme de la séparation. On ne trouve chez lui aucune marque d’indépendance. Il continue de tendre la main et d’afficher son besoin. À Gethsémani il appelle Pierre, Jacques et Jean, il se fait aider par Simon de Cyrène, et sur la Croix dit sa soif des âmes. On ne trouve pas non plus d’attitude fusionnelle car il donne sa mère à Jean et Jean à sa mère.

*  Jésus se remet au Père et s’immerge en son amour. Au cœur de sa blessure, Jésus appelle le Père et s’abandonne: «Père entre tes mains je remets mon esprit». Jésus fait loger le Père dans l’espace vide de la séparation.

En résumé, Jésus traverse sa souffrance relationnelle et lui donne sens en vivant d’amour au cœur de cette blessure. Par un combat spirituel héroïque, il n’entre pas dans la haine mais tient son cap.

Nos jeunes frères se retrouvent souvent dans des conflits relationnels. Certes, à la différence de Jésus, ils ont leur part de responsabilité dans ces conflits. Néanmoins, l’expérience de Jésus demeure un modèle à imiter.

La guérison des blessures de la relation n’est pas une évacuation de la souffrance, mais plutôt une manière de les vivre avec amour, de les transfigurer par la Croix.

Nous proposons plusieurs chemins pour nos jeunes frères.

1)     En premier lieu, aidons-les à accepter d’en être là où ils en sont, dans l’humilité et la confiance. Invitons-les à ne pas se révolter mais à commencer patiemment un chemin de guérison.

2)     En second lieu, apprenons-leur à descendre au cœur de leur blessure, à découvrir pourquoi ils ont des problèmes relationnels avec leur entourage. De quelle façon se manifestent ces problèmes et quelles angoisses se tiennent dessous.

3)     En troisième lieu, excitons leur esprit de combativité en appelant leur intelligence et leur volonté à poser des actes qui luttent contre leur tendance: Inciter à la solitude, à la distance quand ils sont fusionnels, au rapprochement quand ils sont indépendants. Ces actes sont de véritables actes d’amour car ils sont empreints de vérité et de justesse relationnelle. C’est une idée fausse de croire qu’en étant blessé dans son affectivité on ne peut plus vivre d’un véritable amour. Ces actes dirigés par l’intelligence et posés par la volonté en sont la preuve

4)     En quatrième lieu, amenons-les au Père. Incitons-les à développer leur vie théologale, notamment la vertu de charité, car le pardon est une des clés pour la guérison des blessures relationnelles.

Par l’amour de la Croix et la vaillance, ils obtiendront la victoire tôt ou tard et leur affectivité finira par trouver son équilibre. À condition que celle-ci ne soit pas de l’ordre pathologique, auquel cas il sera plus prudent de les mettre dans les mains de spécialistes.

Une guérison totale et définitive est rare, et généralement elle est ne s’accomplit pleinement qu’au jour où nous paraissons devant Dieu. Néanmoins, ici-bas, elle peut être suffisamment avancée pour permettre de vivre avec une certaine aisance et d’une façon convenable. C’est le but pour que nos frères puissent s’engager dans une vie religieuse et y être fidèles.

 


 


[1] Ratio Institutionis OCD, 1992, 38. Dans la suite, les initiales RI suivies du numéro de référence

[2] CIVCSVA, Repartir du Christ: Un engagement renouvelé de la vie consacrée au troisième millénaire, 2002, n° 18. Dans la suite, Repartir du Christ suivi du numéro du paragraphe.

[3] Repartir du Christ, 18.