JETER LA SEMENCE, UN ACTE D’ESPERANCE, DE CONFIANCE ET D’ OPTIMISME

Lecture en synopse de la parabole du semeur

  

Ecouter la Parole de Dieu ne relève pas de la simple audition, c’est plutôt une disposition du cœur qui permet d’accueillir sa Parole. Dans le Deutéronome, une démarche intérieure est nécessaire pour se mettre à l’écoute du Seigneur : « Tu rechercheras le Seigneur ton Dieu et tu le trouveras si tu le cherches de tout ton cœur et de toute ton âme. Dans la détresse, toutes ses paroles t’atteindront, mais à la fin de temps, tu reviendras au Seigneur ton Dieu et tu écouteras sa parole » (Dt 4,29-30).

 

Ecouter Dieu, c’est choisir le chemin de la vie, et fermer les oreilles à son appel conduit à la mort. L’idolâtrie suppose une surdité à la Parole et l’endurcissement du cœur. Si l’Israël s’engage dans ce chemin, le Seigneur l’avertit : « Comme les nations que Dieu aura fait périr devant vous, ainsi vous-mêmes vous périrez pour n’avoir pas écouté la voix du Seigneur votre Dieu » (Dt 8,20).

 

L’obligation d’écouter sans cesse la voix de Dieu, le Shema Israël, est devenue la prière la plus chère au cœur des Juifs : « Ecoute Israël, le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir » (Dt. 6,4-5).

 

Dans le Nouveau Testament, les disciples de Jésus et les cœurs disponibles entendent la voix du Père céleste qui confirme la mission du Christ. Au jour de son baptême, la voix de Dieu s’adresse à son Fils : « Jésus vint de Nazareth de Galilée et il fut baptisé dans le Jourdain par Jean. Et aussitôt, remontant de l’eau, il vit les cieux se déchirer et l’Esprit comme une colombe descendre vers lui, et une voix vint des cieux : ‘’Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur’’ (Mc 1,9-11).

 

Au jour de la Transfiguration, la voix qui vient du ciel demande que Jésus soit écouté comme Dieu lui-même. Cette voix sort de la nuée, du monde inconnaissable où se tient le Seigneur. Cette manifestation ressemble à celle du Sinaï (Ex 19,18) : « Et une voix partit de la nuée, qui disait : « Celui-ci est mon Fils, l’élu, écoutez-le ». Et quand la voix eut retenti, Jésus se trouva seul » (Lc 9,35-36).

 

La parabole évangélique du semeur va devoir nous guider pour savoir comment il faut accueillir la Parole de Dieu et l’annoncer.

 

1. LA PARABOLE

 

D’après les statistiques des exégètes, le nombre des paraboles présentes dans les Evangiles varie entre 35 et 72. Cette différence est due à la façon d’entendre le terme « parabole ».

 

La parabole est désignée en hébreu par le terme masal et dans le Coran par le terme arabe matel, toujours avec l’acception de « discours en image » ou aussi en « énigme ». En grec, la parabole est désignée par le terme parabolé qui, d’après l’étymologie, veut dire « placer une chose à coté d’une autre » et il signifie au sens figuré « comparaison ».

 

Les caractéristiques d’une parabole sont au nombre de quatre. La parabole est un récit qui raconte un événement déjà connu par les auditeurs à partir de leur expérience et que l’auteur propose comme un fait qui se produit de nouveau : « Le semeur sort pour semer sa semence » (Lc 8,5) : il l’avait déjà fait précédemment et il le fait maintenant encore une fois.

C’est un récit artificiel, c’est-à-dire composé intentionnellement aux fins de mettre en évident un aspect particulier de l’événement : dans la parabole du semeur, une partie de la semence jetée en terre produit beaucoup de fruit, une partie peu.

C’est un récit argumentatif, basé non sur le raisonnement, mais sur le dialogue – exprimé et non exprimé – de l’auteur de la parabole avec l’auditeur : « Quel est votre avis ? Si un homme a cent brebis et que l’une d’entre elles vienne à s’égarer, ne va-t-il pas laisser les quatre-vingt-dix-neuf autres dans la montagne pour aller à la recherche de celle qui s’est égarée ? » (Mt 18,12).

C’est un récit spéculatif, qui invite l’auditeur à se confronter avec ce qu’il lui est dit et d’en tirer un enseignement qui le concerne personnellement : à la fin de la parabole (Lc 10,30-37) où il est question de l’homme dépouillé et roué des coups par les brigands, négligé par un prêtre et un lévite mais secouru par un samaritain, Jésus dit à l’auditeur : « Va, et toi aussi, fais de même ». « La parabole opère ainsi un transfert de responsabilité sur le sujet qui reçoit son message : il revient à lui de le comprendre et de trouver la réponse exacte aux interrogations que la parabole a suscité en lui »[1].

 

2. LA PARABOLE EVANGELIQUE

 

La parabole du semeur est l’unique qui est présente dans tous les Evangiles Synoptiques (Mt-Mc-Lc) et une de deux (l’autre est celle de la zizanie : Mt 13,24-30) dont les évangélistes nous ont transmis l’interprétation qui en a été fait par Jésus. Du point de vue formel, cette parabole est présentée de manière très semblable par les trois évangélistes : ils en proposent d’abord le récit et – après l’insertion du passage sur le motif pour lequel Jésus s’exprime en paraboles (Mt 13, 10-17 ; Mc 4,10-12 ; Lc 8,9-10) – son interprétation. Cette articulation guide notre lecture. C’est pourquoi nous exposerons d’abord l’explication du texte de la parabole et, au point suivant, son interprétation. Nous suivrons en cela les trois évangélistes pour qu’ils nous livrent une interprétation partiellement différente de façon à nous permettre de saisir l’ample épaisseur de la parabole. Dans le dernier paragraphe, nous dégagerons quelques enseignements plus actuels de la parabole.

 

2. 1 EXPLICATION DE LA PARABOLE

 

Tous les trois évangélistes introduisent le récit de la parabole en faisant mention des personnes qui l’ont écoutée, mais les évangélistes le font de manière croissante : « De grandes foules » selon Matthieu (Mt 13,2), « une grande foule » et « de toutes les villes on venait à lui » selon Luc (Lc 8,4) ; « une foule si nombreuse » selon Marc (Mc 4,3). A tous ces gens, Jésus « dit beaucoup de choses » (Mt 13,3) et « enseignait beaucoup de choses » (Mc 4,2).

 

a)  L’écoute

 

Au fait de parler et d’enseigner de Jésus se rattache son invitation à écouter que Marc (4,3) met en relief. Il présente cette exhortation comme la première parole de Jésus : « Ecoutez ». Le récit de la parabole s’achève par un loghion (dit, assertion) de Jésus qui est identique en Marc (4,9) et en Luc (8,8) : « Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende » ; en Matthieu (13,8 ; Ap 13,3) le dit est plus concis : « celui qui a des oreilles, qu’il entende ». L’on voit que la parabole est encadrée par les exhortations à « écouter ».

 

Dans Saint Marc, l’exhortation à écouter est exprimée en grec à l’impératif présent. Le sens serait ainsi formulé : « Ecoutez et continuez à écouter au-dedans de vous la parabole ». La continuité de l’écoute permet de comprendre en profondeur la parabole.

 

L’exhortation à « écouter » n’est pas une simple invitation à écouter mais à comprendre en plénitude et en profondeur tout ce qui est dit. La même expression se rencontre dans le livre de l’Apocalypse avec le propos d’appeler à comprendre en plénitude ce qui est dit. Les sept lettres adressées aux Eglises de l’Asie mineure s’achèvent par le renvoi à l’Esprit saint : « Celui qui a des oreilles, entende ce que l’Esprit dit aux Eglises » (Ap 2,7.11.17.29 ;3,6.13.22).

 

La parabole sera bien comprise par celui qui s’ouvre à la lumière de l’Esprit. L’ouverture à l’Esprit est nécessaire aussi pour la compréhension de toute l’Ecriture : elle est la parole que Dieu dit par l’intermédiaire de l’Esprit saint et grâce à la lumière et le guide du même Esprit saint elle peut être comprise. « Nous avons besoin de la révélation de l’Esprit pour découvrir le vrai sens des Ecritures et pour en tirer le profit » dit Saint Jean Chrysostome. Et Isaac de l’Etoile enseigne : « Les paroles de l’Esprit se succèdent jusqu’au sens spirituel »: c’est donc l’Esprit qui rend possible une lecture vraiment « spirituelle » des Ecritures. C’est dans cette optique que nous avons à comprendre l’adjectif « spirituel » appliqué à l’interprétation de la Bible. C’est le guide de l’Esprit qui permet d’entendre la parabole dans toutes ses dimensions.

 

b)   Le semeur

 

Dans toutes les recensions des Synoptiques, la parabole s’ouvre par la présentation du « semeur », lequel se rend dans un champ pour « semer » la « semence ».

Le semeur est mentionné au début de la parole pour dire qu’il accomplit l’action de féconder le terrain. Cela ne veut nullement dire qu’il est protagoniste de la parabole comme le sont, à titre d’exemple, l’administrateur infidèle de Luc (16,1-8) et le bon patron de la vigne en Matthieu (20,1-15). Dans cette parabole, la figure du semeur est, par contre, éclipsée pour donner de l’espace à la description de ce qui arrive à la semence semée par lui.

c)   Les semailles

 Du semeur, on signale une seule action qui est celle de « semer sa semence » (Lc 8,5). Il a une seule intention : féconder le terrain par la semence qui y est déposée.

 Le fait de semer est un acte de confiance et d’espérance. C’est dire que nous sommes en présence d’une parabole de « confiance ». Le semeur a une confiance absolue dans la capacité réceptive et productive de n’importe quel terrain. Cela met en lumière la sagesse du semeur : à ses yeux, aucun terrain ne doit être écarté sous prétexte qu’il est improductif.

Pour ce qui nous concerne, il faut dire que la parabole signifie que la Parole de Dieu est dans le cœur de tout homme comme ce qui suscite et provoque plusieurs possibilités et illuminations fécondes.

 

d)  Le terrain

 

Les terrains sont identiques dans tous les trois Evangiles : le chemin, le terrain pierreux, la terre couverte des épines et la « bonne terre » (Mc 4,4-5.7-5).

Il n’existe pas de terrain qui empêche la semence de germer. Celle-ci devient, au contraire, improductive à cause des facteurs extérieurs au terrain, et que les évangélistes signifient à l’aide d’une même image : les oiseaux mangent le grain tombé au bord du chemin ; la chaleur du soleil fait sécher le grain qui n’avait pas de racines ; les épines étouffent la semence dès qu’elle pousse. Ce n’est pas tellement la qualité du terrain à empêcher la semence à devenir féconde, mais l’influence maléfique des agents étrangers.

 

e)  La semence

 

Selon Marc (4,14) la semence est « la Parole » ; selon Luc (8,11) elle est la « Parole de Dieu ». En partant de cette identification de la semence, chaque évangéliste propose une interprétation spécifique de la parabole, mais en mettant toujours en évidence l’événement de la semence /Parole et l’accueil qu’elle reçoit des divers terrains où elle est semée.

 

2. 3. INTERPRETATION DE LA PARABOLE

 

 Nous avons déjà noté que la parabole du semeur est synoptique, c’est-à-dire substantiellement égale dans Mt-Mc-Lc. Cela est vrai aussi bien du point de vue de certains aspects que de l’interprétation que les évangélistes en font.

 

La plupart des exégètes pensent que l’interprétation que les évangélistes mettent dans la bouche de Jésus n’est pas à attribuer à lui, mais plutôt à l’Eglise primitive.

 

a)  L’interprétation de Marc

 

Le sens que Marc lit dans la parabole provient de la première expression de son interprétation : « le semeur sème la Parole ».

 

La Parole

 

Par « parole », Mc entend la Parole de Dieu. Dans le N.T, le terme « parole » est employé 331 fois, et les spécifications qui l’accompagnent indiquent le sens à lui donner : la « parole de la promesse » (Rm 9,9) est l’accomplissement dans le Christ des promesses messianiques « faites à Abraham » (Lc 1,73) ; la « parole de la croix » (1 Cor 1,18) concerne le mystère du Christ crucifié ; la « parole de la réconciliation » (2 Cor 5,19) est l’annonce de l’œuvre rédemptrice du Christ. Dans la parabole, la semence est identifiée à la « Parole ». Cette expression revient huit fois dans le récit.

La « Parole », rappelons-le, est le terme technique dont usent les premiers chrétiens pour désigner « l’Evangile » (2, 2b). C’est dire que nous sommes transportés au cœur de la communauté chrétienne, interrogée sur son accueil de la Bonne Nouvelle. Les obstacles à la croissance de l’Evangile dans les cœurs sont d’abord dénoncés. En premier, il y a les hommes que Satan, l’adversaire du Règne de Dieu, rend vulnérables au mal (v. 15). Le malheur ou la persécution religieuse font aussi « tomber » les croyants insuffisamment enracinés dans la foi, même s’ils ont accueilli l’Evangile avec joie (v.16). Le temps et les épreuves de la vie mettent à mal (v.17) les gens trop superficiels. D’autres croyants, aussi, voient leur foi littéralement « étouffée » par toutes sortes d’attraits et de séductions : ces passions mondaines entravent leur disponibilité (v. 18-19).

 L’annonce de la Parole

 Tous les évangélistes commencent le récit par la mention : « Le semeur sortit pour semer » (Mc 4,3 et parallèles). « Sortir » et  « semer » renvoient à l’annonce chrétienne. Si le semeur ne « sortait » pas de la fermeture de son milieu, il ne pourrait effectuer les semailles. S’il sortait et il ne semait pas, il risquait de « courir en vain » (cf. Ga 2,2), de se « fatiguer en vain » (cf. Ph 2,16).

  

L’écoute de la Parole

 

 Dans Marc, le verbe « écouter » recourt plus de neuf fois. A la fin de l’interprétation de la parabole, à l’expression « écouter la Parole » s’ajoute « accueillir » la Parole.

 

Il est clair que « accueillir » la Parole indique un progrès par rapport à son écoute. « Accueillir » la Parole est bien expliqué par Luc lorsqu’il écrit en 8,15 : « Ecoutez la parole avec un cœur bon et parfait et la garder ».

 L’enseignement de Moïse et du même Jésus (Lc 8,15) percevant le « cœur » comme lieu de l’accueil de la Parole a été saisi et développé par la tradition théologique et mystique de la Bible et du christianisme. Dans le langage vétérotestamentaire, le « cœur » est un symbole théologique riche de plusieurs significations, toutes nobles. Le « cœur » est considéré comme le siège non seulement des sentiments intimes (1 S 16, 17) et de l’amour (Ct 5,2), mais aussi de l’intelligence, de la sagesse (1 R 10, 24) et de toute la vie morale (Jr 24,7) et de toute renaissance religieuse. Le cœur est le lieu où se célèbre le mystère de la rencontre de la Parole de Dieu avec l’être humain, la terre où s’enracine, mature et croit.

 

Le « cœur » n’est pas « un congélateur »où la Parole de Dieu est conservée à l’état de mort, ni une bibliothèque où les pensées se couchent infécondes. Le cœur rassemble plutôt à un sein maternel où le germe semé vit et croit.

 Les auditeurs de la Parole

 Le lecteur chrétien de la parabole est invité à s’examiner et à se reconnaître dans l’un et l’autre de ces quatre terrains.

 Si la Parole divine possède une puissance germinative, le lecteur comprend que l’infécondité de la Parole dépend uniquement de lui et il se sent ainsi hautement responsable quant au destin de la Parole de Dieu. Ceci semble un avertissement et en même temps un encouragement pour tout celui qui cherche de s’édifier spirituellement par l’intermédiaire de la Bible.

 Chaque lecteur est invité à cet examen de conscience : quelles réalités – étrangères ou intérieures au « moi » - nuisent à la germination de la Parole ?

 

b)  L’interprétation de Matthieu

 

L’interprétation de la parabole offerte par Matthieu comporte deux éléments qui indiquent comment il l’entend et comment il la propose à celui qui lit son Evangile.

 La « Parole du Royaume ». - Selon Mt, la semence n’est ni « la Parole » comme en Marc ‘4,14) ni « la Parole de Dieu » comme en Luc (8,11), mais « la Parole du Royaume » (13,19), la parole de Jésus qui, à la fois, annonce et instaure le Royaume. Pourquoi cette parole est-elle sitôt ravie ? Parce que l’auditeur l’a reçue « sans la comprendre », sans se considérer concerné par le message entendu.

 L’absence de « racines » personnelles a les mêmes conséquences qu’en Marc : « l’homme du moment » craque à la moindre de ces persécutions que le Seigneur a pourtant annoncées aux disciples.

  Les épines symbolisent les passions et les soucis (v.22) que dénonçait le Sermon sur la montagne (cf. 6,19-34), tout ce qui accapare l’homme tourné vers le profit et l’empêche d’être « rentable » dans son engagement à la suite du Christ.

 Pour Marc, l’idéal de la « bonne terre », c’est d’entendre la parole, de l’accueillir et de « produire » au maximum. Pour Matthieu (v. 23), il s’agit d’entendre, de comprendre la parole, de s’ouvrir et de se soumettre à ce qu’elle demande de faire, et de porter du fruit chacun à la mesure de ses capacités, comme le soulignera la parabole des talents.

 

c)  L’interprétation de Luc

 

La parabole de la semence est présentée comme un exemple de la prédication du Règne à tous (8,1) et de la façon dont elle est reçue. Luc hérite d’un texte complexe. Il y a d’abord la parabole proprement dite qui, sur les lèvres de Jésus, opposait les échecs initiaux de la semence à son étonnant rendement, au succès du Règne de Dieu faisant irruption. Puis l’interprétation allégorique, opérée très tôt dans la catéchèse de l’Eglise primitive, privilégie les « terrains » pour illustrer la façon dont les différentes catégories d’hommes reçoivent la Parole de Dieu. Entre la parabole et son explication, une réflexion théologique fondée sur l’Ecriture vient ensuite donner sens à ce fait tragique : parmi les auditeurs de la prédication de Jésus, les uns ont cru et se sont convertis, les autres non.

 

La parabole lucanienne prépare l’explication qui suivra en parlant de semer la semence. Elle oppose le sort qui advient aux grains. Les uns échouent, plus au moins rapidement, en raison de trois sortes d’obstacles (les passants et les oiseaux ont le même effet). En contraste, la réussite dont on ne retient que le meilleur résultat : le grain tombé dans la bonne terre produit du fruit au centuple – un rendement exceptionnel pour l’Antiquité. Avec l’incise « sur quoi, Jésus s’écria » (v. 8), Luc alerte son lecteur : il faut écouter à un niveau plus profond que le sens anecdotique !

 

Ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la conservent portent beaucoup de fruit. La Vierge Marie est le modèle de l’écoute de la Parole. Emerveillée et fascinée par la prédication de Jésus, une femme anonyme de Palestine s’est exclamée : « Heureux le ventre qui t’a porté et heureux les seins que tu as sucés ». La réponse de Jésus – « Bienheureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et l’observent » (Lc 11,27-28) – semble annuler toute référence à sa mère et elle le converge sur ceux qui écoutent la Parole de Dieu et y obéissent. Par contre, la béatitude met en évidence sa mère. Selon Luc, Marie est celle qui a écouté, « conservé et médité dans son cœur » les événements de la vie et de la naissance de Jésus (Lc 2, 19.51). C’est la première croyante à la Parole : « Bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement des paroles du Seigneur » (Lc 1,45). Elle est la première obéissante à la Parole, et c’est pour cela qu’elle est rendue féconde par la Parole (Lc 1,38).

 

3. LA PARABOLE AUJOURD’HUI

 

La parabole s’adresse à chaque lecteur/auditeur et demande à chacun de se reconnaître en elle. On peut se reconnaître dans le « semeur » si on est prédicateur, missionnaire, évangélisateur, catéchiste. On peut se reconnaître dans les quatre terrains si on est simplement lecteur/auditeur de la parabole. Cette façon de se situer par rapport à la parabole n’est pas facultative : en effet chacun est en même temps ensemencé par la Parole et semeur de la Parole.

 

Dans la vision de Jésus, le narrateur de la parabole, le semeur manifeste sa bonté en éparpillant sa semence sur chaque terrain, sans se poser des questions sur la capacité du terrain d’accueillir la semence et de la rendre féconde. Jeter la semence dans le terrain est toujours un acte d’espérance et de confiance et ce geste manifeste un optimisme. Celui qui agit ainsi est convaincu qu’il n’existe pas de terrain stérile ; il n’existe pas de terrain infécond. Il faut donc semer toujours, semer partout, semer sans épargner.

 

Il faut sortir pour semer. Il faut sortir de son milieu, de ses sécurités. Il convient de sortir sans peur, sans se décourager, sans se fatiguer. Le semeur de la parabole n’aurait pas semé s’il n’était pas sorti pour semer. Au sujet du temps utile pour semer, Jésus a enseigné, dans la parabole des ouvriers de la onzième heure (Mt 20,1-15), qu’il n’est jamais tard. Il n’est jamais tard pour être appelé ou pour aller ou pour porter des fruits.

 

Sortir et semer sont portés par la certitude que les destins de la Parole sont sous la bénédiction et la grâce de Dieu. En d’autres termes, c’est Dieu qui assure la croissance de la semence, avec beaucoup de patience et de discrétion. Jésus l’a enseigné dans la parabole de la semence qui pousse d’elle-même (Mc 4,26-29). Saint Paul fait allusion à cette vérité quand il veut faire taire les vantards de Corinthe – première communauté chrétienne d’Europe – qui attribuaient leur foi et leurs fruits à leurs évangélisateurs : Paul, Apollos et les autres : « Qu’est-ce donc qu’Apollos ? Qu’est-ce que Paul ? Des serviteurs par qui vous avez été amenés à la foi ; chacun d’eux a agi selon les dons que le Seigneur lui a accordés. Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé, mais c’est Dieu qui faisait croire » (1 Co 3,5-7). La fécondité de la Parole s’accomplit à l’intérieur du mystère de la grâce divine.

 

Cette certitude constitue le sommet de la parabole du semeur : la puissance de Dieu est en acte, elle réussit là où l’homme faillit. Les insuccès apparents de Jésus n’avaient aucune prise sur sa confiance dans l’avenir du règne : ils trouvent explication dans le mystère du règne de Dieu, qui est la puissance de Dieu dans la faiblesse.

 

CONCLUSION

 

Seul celui-là peut entendre la Parole de Dieu, qui est disposé à l’entendre. Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende. Et, naturellement, à celui-là seul qui a des oreilles pour entendre, elles sont ouvertes. N’a-t-il pas été certifié à chacun : « Tous les matins il m’éveille. Il éveille mon oreille, pour que j’écoute comme un disciple » (Is 50,4) ?

 


[1] A.-J. GREIMAS ? La parabole : une forme de vie, dans le Centre d’Analyse des discours religieux, le temps de la lecture, Paris, Cerf, 1993, 385.